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Comment j'ai transformé ma relation compliquée avec la nourriture : témoignage d'une chef québécoise

Comment une chef de cuisine et chroniqueuse culinaire québécoise a rétabli une relation saine avec l'alimentation.

En tant que chef cuisinière privée, j'enseigne souvent à cuisiner. Ma récente cliente, Kathleen, avait besoin de bien plus qu'un cours : elle ignorait comment se nourrir de manière authentique. Il fallait l'aider à aimer manger et à transformer la cuisine en source de joie.

Kathleen, femme d'affaires prospère, célibataire quinquagénaire, gère une belle maison et une grande agence de communication, mais peine à préparer un vrai repas.

À notre première rencontre, elle m'a montré un plat surgelé pour micro-ondes. Après plusieurs séances, j'ai compris les racines de son malaise : des habitudes alimentaires nées dans l'enfance. Sa mère cumulait deux emplois dans la restauration, son père était absent, et elle était latchkey kid. «Je rentrais dans une maison vide, affamée ; souvent, rien à manger, ma mère n'avait pas eu le temps de faire les courses.»

Sur le chemin du retour d'une virée dans des épiceries moyen-orientales, où nous avons dégusté des plats exotiques et acheté des ingrédients frais, Kathleen a partagé : «Je fouillais les placards pour un sandwich de pain, sucre brun et vieux gâteau de Noël.»

Pour elle, nourriture, cuisine et repas évoquent négligence infantile et impuissance culinaire. «Quand ma mère cuisinait, c'était du chou, porc et patates bouillis. L'odeur me révulse encore.»

Le micro-ondes n'était pas qu'une question de commodité : cuisiner lui était impossible. Puis, désirant une meilleure santé, elle a affronté ses démons. Notre mission : vaincre cette peur et lui faire aimer la nourriture. Cela a ravivé mes propres blessures.

Souvenirs d'enfance

Ma relation à la nourriture est aussi chargée d'émotions conflictuelles. Nombre de souvenirs enfantins tournent autour d'elle : la préparer, la manger, s'en priver. C'est une expression primordiale d'amour et de confiance. Bébé, j'avais du mal à manger ; ma mère comparait les repas à l'Exorciste.

Croissant à Hudson, au Québec, avec une sœur aînée (les autres siblings partis), je n'associais jamais manger à du plaisir. Ma mère, décédée en 1994, semblait peu investie dans la maternité ; je ne me sentais pas aimée. Elle détestait cuisiner pour nous. Pourtant, excellente cuisinière, elle adorait pour les invités. Probablement dépressive, prisonnière d'une vie non choisie, elle brûlait le bacon, servait des conserves. Son plat récurrent : spaghettis à la bolognaise pâteuse, sucrée-acide, avec viande hachée grise et sauce tomate orangée irritant mes lèvres gercées.

Dans ce foyer triste, je me tournais vers la nourriture pour apaiser douleur et solitude. Elle offrait un répit éphémère ; à l'école primaire, je dévorais biscuits, craquelins au beurre en cachette, puis la honte me submergeait. Je me cachais, sachant la colère maternelle : «Tu es grosse, grosse, grosse!» hurlait-elle, tapotant ma cuisse, citant Shakespeare : «Ah! si cette chair trop solide pouvait se fondre…» Elle, mince et belle ; moi, sa déception.

Les week-ends, avec mon père, heureux moments : potager, pêche au lac des Deux-Montagnes, fruits frais, poissons grillés. Il comprenait mon malheur.

Créer une nouvelle relation avec la nourriture

À 17 ans, je quitte la maison pour Montréal avec mon copain, études prépas et beaux-arts. Adieu conserves ! Je deviens végétarienne, explorant pâtes à l'ail-beurre, crosses de fougère, asperges, œufs au Tabasco, tomates du jardin. Vers la mi-années 1990, reprenant protéines animales, j'opte pour crevettes, homard, steak persillé – influences paternelles. Ma vie devient célébration culinaire.

Devenue chef professionnelle après les décès parentaux (père, cancer prostate 1997 ; mère, Lou Gehrig), je suspecte ce choix de guérir ma relation alimentaire. Adulte libre, je me «maternais» via la cuisine. Talent inné, palais affûté, mentor paternel : nourriture comme lien indéfectible. Avant son coma, je l'ai nourri de crème glacée.

Aidant Kathleen, j'ai revécu mon chemin. J'espère lui avoir montré qu'elle peut cuisiner, aime la nourriture et trouve du temps pour se sustenter sainement.

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