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La voix unique des auteurs médiévaux : l'analyse stylométrique d'un expert

À l'aide de programmes informatiques avancés, Mike Kestemont, chercheur postdoctoral à l'Université d'Anvers, analyse des textes médiévaux en traquant des mots fonctionnels discrets comme « de », « et » ou « or ». Ces marqueurs révèlent des informations surprenantes sur l'auteur. Il a déjà résolu plusieurs énigmes d'attribution littéraire du Moyen Âge.

La voix unique des auteurs médiévaux : l analyse stylométrique d un expert

« Traditionnellement, on considère les styles d'écriture médiévaux comme uniformes. Je voulais démontrer le contraire », explique Mike Kestemont, linguiste et spécialiste de littérature médiévale. Passionné par le style auctorial, il a complété sa formation par des cours d'informatique en stylométrie. Cette combinaison des disciplines lui permet des avancées remarquables.

Kestemont étudie notamment les visions en latin d'Hildegarde de Bingen, figure intellectuelle majeure du XIIe siècle. Consultée par les chefs d'État et les papes, elle était une personnalité médiatique avant l'heure. Femme dans un monde où l'éducation était rare pour son sexe, son prestige est d'autant plus exceptionnel.

Hildegarde composait en latin, langue courante au Haut Moyen Âge, mais qu'elle ne maîtrisait pas parfaitement, n'ayant jamais été formée. Elle collaborait avec des secrétaires masculins qui corrigeaient son latin. Au fil des ans, trois aides se sont succédé, dont le moine brabançon Guibert de Gembloux, qui a réécrit presque entièrement ses derniers textes visionnaires. Leur attribution à Hildegarde est donc contestée.

L'ordinateur, juge impartial

Pour trancher, Kestemont applique la stylométrie : une analyse informatique des marqueurs stylistiques. « L'avantage de l'ordinateur ? Son impartialité », souligne-t-il. Contrairement aux méthodes traditionnelles subjectives basées sur des noms ou constructions notables, la stylométrie moderne se concentre sur les mots fonctionnels (or, de, et), utilisés inconsciemment et formant une empreinte digitale unique.

Dans le tableau illustré (page opposée), chaque couleur représente un échantillon textuel. Le bleu est un texte de Guibert avant sa collaboration avec Hildegarde ; le jaune, un texte pur d'Hildegarde avant Guibert ; le rouge, un troisième auteur. Les verts et noirs, issus de textes disputés, montrent une influence massive de Guibert, voire un style hybride inédit. « C'est comme si un troisième auteur émergeait de leur collaboration », note Kestemont. Phénomène observé aussi chez les Beatles : Lennon et McCartney ensemble créent un style distinct de leurs œuvres solos.

Universelle et translinguistique

Kestemont a collaboré avec les historiens Jeroen Deploige et Sara Moens (Université de Gand), qui suspectaient un changement de style chez Hildegarde. Sa méthode s'applique partout : Goethe en allemand, Beatles en anglais, Karel ende Elegast en moyen néerlandais, ou textes hébreux. « Avantage majeur de la stylométrie numérique : pas besoin de maîtriser la langue source. »

Née aux États-Unis dans les années 1930, la stylométrie a tardé à s'imposer face aux méthodes traditionnelles. Pourtant, des intuitions comme celle de Klaas Heeroma – liant Lantsloot vander Haghedochte, Moriaen et Karel ende Elegast à un même auteur anonyme – se confirment par l'analyse informatique, malgré le scepticisme initial.

Kestemont a présenté ses travaux sur Hildegarde lors d'une conférence sur les humanités numériques à Lincoln (États-Unis). Pour vulgariser, ils ont produit un documentaire de 20 minutes, avec musique électro de Skrillex. « Pour souligner le choc entre Moyen Âge et informatique moderne », rit-il. Réception enthousiaste garantie.


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