Cette histoire a été initialement publiée sur Serre. Abonnez-vous à la newsletter climat sur la sous-pile.
Twitchell Island, comté de Sacramento, Californie – Steve Deverel, hydrologue expérimenté basé à Davis, observe par-dessus une digue la rivière San Joaquin, où une bouée attire une demi-douzaine d'otaries bruyantes. Ce spectacle rappelle que, même à 80 km à l'intérieur des terres, les terres agricoles les plus productives de Californie frôlent le danger de l'océan Pacifique. Plus de 1 600 km de digues en terre protègent les îles du Delta Sacramento-San Joaquin ; une brèche pourrait inonder de sel les cultures et menacer l'eau potable de 27 millions de Californiens.
Deverel nomme cette menace « The Big Gulp » : une brèche aspirant des dizaines de milliards de gallons d'eau douce, entraînant l'intrusion saline. Il suffit de pluies intenses, d'un séisme modéré ou même de souris-gaufres assidues perçant les digues datant de la fin des années 1800.
De telles catastrophes ne sont pas inédites.
En juin 1972, une digue céda près de l'île d'Andrus, à une heure de San Francisco : 1,2 m d'eau submergea les champs, des bateaux s'écrasèrent contre les remblais, des centaines d'habitants fuirent avec plusieurs blessés graves. En 2004, un événement similaire transforma 4 860 hectares en lac saumâtre, coûtant 100 millions de dollars.
Deverel propose désormais d'inonder le Delta en amont pour le sauver, financé par des crédits carbone.
Âgé de 70 ans, Deverel consacre trois décennies à contrer le Big Gulp. Le changement climatique offre une opportunité. Son projet, soutenu par l'État de Californie et l'Université de Californie, a inondé 688 hectares sur Twitchell et Sherman Island, créant des marais de quenouilles et roseaux tules. Annuellement, ces plantes restaurées séquestrent du CO₂ – principal gaz à effet de serre – dans la boue accumulée, renforçant les digues fragiles.
Le 27 octobre 2020, l'American Carbon Registry a émis des crédits pour 52 000 tonnes de CO₂ séquestrées, premier projet de zones humides vérifié aux États-Unis, selon Steve Crooks, expert mondial en « culture du carbone » côtière basé à Sausalito.
Ce projet pionnier au monde promet beaucoup : couvrant 9 % des surfaces terrestres, les zones humides stockent 35 % du carbone terrestre, surpassant tous les autres biomes. Leur restauration offre des crédits carbone massifs et des bénéfices environnementaux supérieurs à la foresterie : filtration d'eau, habitats faune, contrôle inondations.
Gérer ces écosystèmes est complexe et coûteux, mais Deverel mise sur la tourbe, sol brun fertile.
Après la dernière ère glaciaire, le Delta était un marécage d'eau douce où mousse, boue et végétaux formèrent la tourbe, stockant carbone via photosynthèse et décomposition anaérobie. Drainée post-ruée vers l'or, elle devint idéale pour maïs, luzerne, vignes, noyers, amandiers, coton, betteraves, myrtilles – par des « marécageurs » aidés d'ouvriers chinois.
Un siècle plus tard, les scientifiques découvrirent l'affaissement : la tourbe sèche s'oxyde, s'évapore ou s'envole, faisant perdre 2,5 cm/an aux îles Delta. Certaines zones, comme Twitchell, sont 6 m sous le niveau marin ; bateaux passent « au-dessus » des champs.
Cet affaissement affaiblit les digues, permet l'infiltration saline, obligeant drainage constant. Pire : la tourbe sèche émet du CO₂. Les 60 700 ha du Delta équivalent à 217 000 voitures/an, selon les mesures précises de Deverel sur 30 ans.
Solution : inondation pour roseaux/quenouilles ou riz, stoppant émissions, restaurant tourbe (2,5 cm/an). « Lent, 150 ans pour le niveau marin, mais chaque cm soulage les digues », dit Campbell Ingram, Delta Conservancy.
Avantages : filtration eau, habitats, tampon inondations/sécheresses/élévation marine. Les crédits carbone passeraient de mitigation à adaptation climatique.
« Projet naissant mais prometteur pour la durabilité californienne », dit Michelle Passero, The Nature Conservancy, qui convertit 1 620 ha maïs en riz et 405 ha marais, visant crédits carbone comme modèle.
Mais défis persistent : science, coûts, politique.
Première tentative US (Tierra Resources, 2013) échoua par incertitudes données/méthane (25x plus puissant CO₂). Projet Delta excelle grâce à données Deverel et tourbe compensant méthane.
Tourbe inspire : Katingan (Indonésie, 7,5M crédits/an), Écosse (tourbières), Caroline du Nord (pocosins).
Urgent face à boucle rétroaction climatique.
Coûts élevés : 17 M$ étatiques en 12 ans (DWR), plus 1,5 M$ recherche (10 tours Eddy Covariance à 50 000$/unité). Crédits actuels non vendables (règles publiques).
Convaincre agriculteurs de convertir terres rentables en marais/riz 40 ans ? Prix carbone volontaire <10$/t insuffisant. « Ridicule », dit Bruce Blodgett (Farm Bureau). Mais sel infiltrant, coûts drainage croissants, élévation marine pèsent.
À 100$/t, viable. Deverel avance : « Une étape à la fois ».
Serre est un journalisme climatique original et actionnable. Abonnez-vous pour solutions prouvées. Katherine Ellison, lauréate Pulitzer 1985 (San Jose Mercury News).
[]