En avril 1968, le Club de Rome voit le jour, marquant le lancement scientifique des idées écologiques. « Le matérialisme a freiné l'idéalisme », déclare Mark Eyskens, membre fondateur du comité belge, à l'occasion du cinquantième anniversaire.
Avril 1968 est un mois charnière : en une semaine, l'assassinat de Martin Luther King le 4 avril et la fondation du Club de Rome le 7 avril transforment le monde. Initié par l'industriel italien Aurelio Peccei et le chimiste écossais Alexander King, ce groupe réunit trente-six scientifiques européens alarmés par l'avenir de la planète. Quatre ans plus tard, en 1972, paraît leur étude emblématique, Les Limites à la croissance : un défi au monde entier, un best-seller mondial. La même année, Mark Eyskens intègre le comité belge du Club.
« Aux yeux des militants de gauche ou des économistes socialistes, il était suspect que des cadres supérieurs, politiciens de haut rang, bureaucrates et diplomates agissent soudain de manière 'responsable'. » Pepijn van Eeden
« Pour la première fois, des calculs ont été effectués avec des ordinateurs », se souvient Mark Eyskens. « Cela a produit des modèles prédisant l'épuisement de matières premières essentielles, comme la fin du pétrole vers la fin des années 1980. Cette vision pessimiste a choqué l'humanité, l'alertant sur les limites de la Terre. Ce fut le déclencheur du mouvement écologiste. J'adhérais à ce message, mais je soulignais déjà le rôle révolutionnaire des innovations technologiques, comme dans mes conférences intitulées La Croissance des limites. La science et la technologie transforment le monde. Néanmoins, le message du Club reste essentiel. »
Les objectifs du Club de Rome sont triples : analyser les impacts globaux de problèmes comme la production alimentaire, l'épuisement des ressources, l'industrialisation et la pollution ; sensibiliser le public à leur gravité ; et inciter gouvernements et décideurs à agir.
Pepijn van Eeden, doctorant à l'institut CEVIPOL (ULB) sur la politique verte en Europe centrale et orientale, doit beaucoup au Club de Rome. De 2012 à 2013, il a travaillé pour le Parti vert européen, inspiré par ses conclusions. Le Club est central dans l'histoire des idées écologiques.
« La capacité de croissance démographique de l'homme est infiniment supérieure à celle de la Terre à produire des moyens de subsistance. » Thomas Malthus, 1798, dans Essai sur le principe de population
Cette histoire remonte à 1798, avec la vision pessimiste du démographe britannique Thomas Malthus (1766-1834) : « La capacité de l'homme à croître dépasse infiniment celle de la Terre à nourrir sa population. » Étonnamment absent du rapport du Club, Malthus partage de nombreuses similitudes, note Pepijn van Eeden dans sa série Green History (2011) pour GroenLinks. Le critique britannique Christopher Freeman qualifia même le rapport de « Malthus avec un ordinateur » – non comme un compliment, mais comme une accusation de conservatisme establishment.
Malthus, professeur respecté à Cambridge en 1805 et pasteur anglican conservateur, rejetait les Lumières. Pessimiste, il prédisait une catastrophe malthusienne inévitable, prédestinée par Dieu, justifiant le pouvoir absolu et rejetant toute redistribution des richesses.
Van Eeden approuve Freeman : ni Malthus ni le Club n'intègrent la redistribution sociale. Fondé avec le soutien de David Rockefeller, le Club réunit élites et experts. Pour les gauchistes, cette 'responsabilité' soudaine était suspecte. Pourtant, Les Limites à la croissance devint un best-seller en 1972, éclipsant les critiques grâce au prestige de ses membres et à l'aura scientifique des ordinateurs.
« Les gens sont de plus en plus repus. Ils ne s'intéressent à l'environnement que si la barre est assez basse pour sauter par-dessus. » Mark Eyskens
Le modèle World3, développé au MIT par Donella et Dennis Meadows, conféra une crédibilité rationnelle. Van Eeden : « Ce message s'alignait parfaitement sur l'émergence verte, faisant du rapport un pilier écologiste et intégrant l'environnement dans le débat public. »
Le message reste d'actualité. En 2014, The Guardian titre : « Les Limites à la croissance avait raison. De nouvelles recherches prédisent un effondrement imminent. » L'étude de Graham Turner (Université de Melbourne), basée sur des données UNESCO et ONU, confirme la trajectoire.
Turner nuance : « La crise de 2008 pourrait préfigurer les contraintes ressources-environnement-dette. Pas d'effondrement certain, mais des risques : guerres ou leadership mondial vert. »
Quatre ans plus tard, Eyskens alerte : « Trump a torpillé les accords de Paris en 2017, un danger. Positif : la Chine combat la pollution drastiquement. Mais les pays en développement priorisent la survie. Il faut un Mai 68-bis transpartisan : une seule planète A, pas de B. »
Eyskens lie cela à 1968 : enseignant à la KUL, il vit 'Leuven Vlaams !'. « Mai 68 couronna la contestation consumériste, avec émancipation noire, féminisme et écologie. Utile idéologiquement, il sema les graines vertes. Les partis traditionnels les ont absorbées, mais le confort matérialiste freine l'idéalisme. Les besoins croissants étouffent l'écologie, sauf si simplifiée. »
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