L'une des scènes les plus emblématiques de l'histoire romaine représente l'empereur Néron chantant pendant l'incendie de sa capitale. Mais cette légende est-elle fondée ?

L'une des scènes les plus emblématiques de l'histoire romaine représente l'empereur Néron chantant pendant l'incendie de sa capitale. Mais cette légende est-elle fondée ? L'historien Sam Van Overmeire a examiné l'image sinistre de cet empereur infâme et en a tiré une nouvelle biographie, publiée chez Davidsfonds. Extrait en avant-première.
Sous le règne de Néron, en 64 apr. J.-C., un grand incendie éclate à Rome. Selon l'historien antique Tacite (56-117 apr. J.-C.), le sinistre débute au Cirque et sur la colline du Célius, où se trouvaient de nombreux entrepôts de marchandises inflammables. Le feu se propage rapidement aux maisons en bois environnantes. La panique s'empare de la population, et des individus allument des incendies un peu partout en ville, prétendant agir sur ordre.
Tacite se demande s'ils disaient vrai ou s'ils profitaient de la confusion pour piller plus librement. Quatre quartiers échappent au désastre, trois sont rasés, et sept ne comptent que des ruines. Tacite ignore si Néron porte la responsabilité du sinistre. Des rumeurs circulent néanmoins parmi le peuple : l'empereur aurait chanté l'incendie de Troie pendant que Rome brûlait, ou bien il désirait une nouvelle capitale.
Suétone (69-122 apr. J.-C.), contemporain de Tacite, évoque le goût apocalyptique de Néron pour la fin du monde. Cet empereur artiste méprisait les bâtiments laids et les rues étroites de Rome. Il aurait ordonné l'incendie sans cacher ses intentions, expliquant pourquoi nul n'arrête les pyromanes. Certains greniers auraient même été détruits à l'aide de matériel de siège pour laisser place à son nouveau palais, la Domus Aurea. L'incendie dure six jours et sept nuits, ravageant une grande partie de la ville. Les habitants se réfugient dans les monuments et les tombes ; Néron, lui, chanterait depuis la tour de Mécène.
L'empereur apparaît comme un dirigeant exécrable aux yeux des auteurs antiques. Leurs récits de l'incendie sont hautement colorés.
Cassius Dio (155-235 apr. J.-C.) affirme que la destruction de Rome comble les vœux les plus chers de Néron. Pour fonder une nouvelle capitale, il dépêche des complices qui allument le feu en se faisant passer pour ivrognes ou malfaiteurs. La peur règne ; tandis que beaucoup sauvent leurs biens, des voleurs les dépouillent. Le brasier dure plusieurs jours et nuits, sans que les soldats interviennent – au contraire, ils pillent et attisent les flammes. Pour Dio, c'est la pire catastrophe depuis la conquête gauloise. Néron, du haut de son palais, chante la chute de Troie, au grand dam du peuple.
Tel est le tableau dressé par les sources littéraires. Sans elles, nous saurions peu de chose sur cet événement majeur. Cependant, leurs récits manquent d'objectivité, s'inspirant d'une tradition rhétorique soulignant les souffrances populaires. Tacite modèle sa description sur la chute de Troie chez Virgile, plutôt que sur le sac gaulois de Rome, occultant toute comparaison entre Néron, fondateur d'une nouvelle Rome, et Camille, son "deuxième fondateur". Cette rhétorique nuit à l'authenticité historique.
Les pompiers de Rome
Faut-il vraiment considérer cet incendie comme exceptionnel, ne s'expliquant que par l'action d'un empereur mégalomane ? Rome avait déjà connu de nombreux sinistres dévastateurs. Sous Auguste, plusieurs incendies ravagent la ville, incitant à la réforme des pompiers. Sous Tibère, des feux détruisent des quartiers entiers près du Cirque et de l'Aventin ; l'empereur accorde cent millions de sesterces d'aide. Suétone loue sa générosité lors d'un incendie sur le Célius. Les causes ? Maisons en bois serrées, vents forts, actes criminels – punis dans l'arène, comme le note Martial –, et pillages opportunistes.

'A Christian Dirce' (Henryk Siemiradzki, 1897) : Néron contemple une chrétienne martyrisée.
Que faisait Néron pendant ce temps ? Ses prédécesseurs avaient institué des brigades de pompiers et fourni aides financières. En juillet 64, Néron séjourne à Antium avec sa cour, dans son palais agrandi. Les messagers mettent du temps à l'avertir. Les pompiers sont déjà à l'œuvre : les "hommes allumant des feux sur ordre" mentionnés par Tacite, Suétone et Dio sont vraisemblablement eux, pratiquant les contre-feux et démolitions usuels, familiers à Sénèque, conseiller de Néron.

Néron règne de 54 à 68 apr. J.-C. Il bâtit théâtres et thermes, remporte victoires contre Parthes et Bretons, mais passe pour tyran cruel et persécuteur des chrétiens – merci Tacite, Suétone et Dion.
Selon Tacite, Néron rentre quand le feu menace son palais. À Rome, il ouvre ses jardins aux sinistrés et organise l'approvisionnement alimentaire. Les monnaies impériales de 64 et suivantes insistent sur la sécurité des vivres : Ostie, Cérès aux épis... Rassurer la plèbe sur l'annone gratuite, malgré les greniers détruits.
Néron agit donc postérieurement. Mais l'a-t-il déclenché ? Peu probable : aucun motif clair. Suétone projette a posteriori les actes post-incendie (Domus Aurea). Les lieux du prétendu chant (tour de Mécène, palais) sont invraisemblables – le palais brûle. Néron arrive tard. Tacite parle d'une rumeur née dans la confusion, liée au thème troyen cher à l'empereur. Ses projets antérieurs (amphithéâtre en 57, marché en 59, thermes en 62, palais en agrandissement) contredisent un désir de destruction. Probablement un accident banal : à Londres (1833-1849), seuls 2,5 % des incendies sont criminels.
Et les chrétiens ? Postérieurement, Néron les accuse d'arson. Peu y croient aujourd'hui. Pourquoi les punir ?
Bouc émissaire
En temps de crise, on cherche des coupables. Au Moyen Âge, les Juifs sont accusés de la Peste noire. Sous Domitien ou Commode, des empoisonneurs anonymes. Pour les incendies : Juifs à Antioche (Josèphe), catholiques à Londres (1666). Groupes marginaux scapegoatisés.
Les Romains voient les catastrophes comme châtiments divins dus aux manquements de l'empereur, garant du cosmos. Néron apaise Vulcain, Cérès, Proserpine et Junon par des sacrifices. Pour contrer les rumeurs d'arson, il désigne les chrétiens : secte marginale, athée aux yeux païens, prônant un incendie apocalyptique (Minucius Felix, Tertullien). Expulsés sous Claude pour troubles liés à "Chrestus".

'L'incendie de Rome', William Turner (1775-1851).
Les masses les haïssaient déjà (Tertullien : "Christianos ad leonem" lors de famines). Suétone et Tacite valident les punitions : brulures, chiens... Appropriées pour pyromanes. Peu de détails ; auteurs chrétiens (Tertullien, Eusèbe) en font le premier persécuteur. Martyrs comme Pierre et Paul.
Coupable ou non ?
Les poursuites semblent limitées à Rome, visant les "incendiaires". Néron n'a pas allumé le feu ni chanté, mais scapegoate les innocents chrétiens pour restaurer sa popularité auprès de la plèbe. L'élite grince des dents face à l'expansion impériale post-sinistre.
Cet article est paru dans Eos Memo, magazine d'histoire d'Eos Science. Suivez l'actualité historique via la newsletter bihebdomadaire d'Eos Memo.
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