Le pouvoir de la science-fiction réside souvent dans l'exploration de nouvelles possibilités, ainsi que des avantages et inconvénients qui les accompagnent. Que retenons-nous de ces leçons dans le monde réel ?
Dans les récits de science-fiction, les prédictions s'expriment fréquemment en termes de probabilités. Cela se vérifie aussi dans la réalité, comme pour les prévisions météorologiques ou médicales. Moins visibles, les algorithmes sous-tendent les recommandations en ligne. Aux États-Unis, même les juges s'appuient parfois sur des outils algorithmiques pour évaluer le risque de récidive.
La frontière entre science-fiction et réalité est poreuse : les histoires fictives obéissent à leurs propres règles narratives. Les contes de fées classiques, par exemple, débutent souvent par la transgression d'une interdiction – comme chez Barbe Bleue. En science-fiction, une variante existe : malgré des probabilités infimes de succès annoncées au héros, la mission triomphe. Ces déclarations probabilistes servent ainsi de pivot dramatique.
H. G. Wells l'illustre dès 1898 dans La Guerre des mondes : l'astronome Ogilvy évalue à un million contre un la chance d'une vie humaine sur Mars, avant l'invasion martienne. Jeff Wayne le résume dans son adaptation musicale : "Les chances que quelque chose vienne de Mars sont d'un million contre une... Mais quand même, ils arrivent !"
Wells dépeint un scientifique comme source fiable. Dans d'autres œuvres, robots ou IA endossent ce rôle. Au début de Star Wars : L'Empire contre-attaque (1980), C-3PO annonce des chances de 3 720 contre 1 pour traverser un champ d'astéroïdes. Han Solo rétorque : « Ne me dis jamais les probabilités ! » et réussit brillamment.
Punir des personnes qui n'ont pas encore commis de crime ne semble pas moralement acceptable, mais ne pas intervenir ne semble pas non plus une option.
Terry Pratchett ironise magistralement sur cette logique inversée dans Mort (1987) : « Les scientifiques ont calculé que les chances que quelque chose d'aussi absurde existe sont de millions contre un. Mais les magiciens ont calculé que les chances d'un million contre un se produisent neuf fois sur dix. »
Autre icône : Multivac, le supercalculateur d'Isaac Asimov. Dans Tous les troubles du monde (1958), il prédit les crimes un jour à l'avance pour les prévenir. Deux ans plus tôt, Philip K. Dick explore le même thème dans The Minority Report, adapté au cinéma par Spielberg en 2002 avec trois précognitifs mutant.
L'Histoire montre que le vrai défi des systèmes prédictifs n'est pas technique, mais éthique : que faire de ces prévisions ? Punir préventivement heurte la morale, mais l'inaction semble inacceptable.
La science-fiction excelle à disséquer ces dilemmes, mais elle habitue aussi à ces idées. Dick et Asimov nous alertent sur les risques de la police prédictive, tandis que la série Fringe (jusqu'en 2013) normalise un ordinateur surveillant en continu les probabilités criminelles urbaines.
Cette fiction inspire la réalité : COMPAS, algorithme américain aidant les juges à évaluer la récidive, s'est révélé biaisé contre les Afro-Américains, selon une enquête de ProPublica en 2016.
Cela révèle un danger majeur : sur quelles données et algorithmes ces outils s'appuient-ils ? Et si leurs erreurs étaient systématiques, comme chez leurs pendants fictifs ? Comment, dès lors, confiner ces dérives à la science-fiction, comme l'évoque si justement Pratchett ?
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