Au cœur des abysses océaniques, à plus de 900 mètres de profondeur où la lumière solaire ne pénètre pas, règne une obscurité glaciale. Pourtant, une lueur vive et chatoyante émerge parfois, attirant poissons et calmars curieux avec ses teintes bleues et vertes hypnotiques. Ces proies, croyant découvrir une nourriture flottante dans cet environnement pauvre en ressources, ignorent le piège : une ombre épineuse surgit derrière la lumière, et elles finissent englouties dans la gueule dentelée d'une baudroie.
Les scientifiques connaissent depuis longtemps cette stratégie létale chez les baudroies, mais une étude sur le rare poisson-football du Pacifique révèle une nouvelle facette de leur éclat, publiée dans le Journal of Fish Biology.
Selon Todd Clardy, responsable des collections d'ichtyologie au Muséum d'histoire naturelle du comté de Los Angeles (NHM), cette espèce ne se contente pas d'émettre une lueur : elle transforme ses couleurs vives en « une boule de lumière disco étonnante ».
« Il existe de nombreuses espèces de baudroies, aux morphologies et tailles variées », explique Bill Ludt, co-auteur et conservateur d'ichtyologie au musée. Cette diversité s'étend à leurs esca lumineux, utilisés pour attirer proies et partenaires.
Certaines baudroies arborent un esca simple avec un point lumineux, d'autres des appendices complexes. Toutes reposent sur des bactéries bioluminescentes vivant dans l'esca charnu, produisant une lueur bleu électrique – unique source de lumière sous 200 mètres de profondeur. Ces photobactéries, présentes chez d'autres organismes marins comme le calmar bobtail hawaïen, servent à l'attraction, au camouflage ou à la communication.

Cependant, l'étude démontre que le Himantolophus sagamius, baudroie du Pacifique, ajoute la biofluorescence à sa bioluminescence. Contrairement à la bioluminescence qui produit la lumière, la biofluorescence la convertit : « La lumière entre dans une longueur d'onde et ressort dans une autre », précise Ludt.
« La biofluorescence est courante en eaux peu profondes, mais fascinante en abysses sans lumière ambiante », ajoute-t-il. Privée de soleil, la baudroie exploite la lumière de ses bactéries pour amplifier son piège fluorescent.
TROUVER RARE ! La baudroie en haute mer s'est échouée à Newport Beach vendredi matin ! Sur la plage de Crystal Cove, le personnel de @CrystalCoveSP a été alerté par le visiteur de la plage Ben Eslef et a pu récupérer ce spécimen intact.. pic.twitter.com/vERGy5Zujt
– Casier de Davey (@ DaveysLocker400) 9 mai 2021
Ces découvertes proviennent d'un spécimen femelle échoué à Newport Beach en mai 2021, viral sur les réseaux sous le nom « Spiny Babycakes ». Long d'environ 30 cm, il vivait probablement entre 300 et 1 200 mètres. Ludt et Clardy l'ont examiné sous lumière fluorescente, révélant une lueur verte sur l'esca grâce à des structures cristallines, activées par la bioluminescence bactérienne.

« Cette espèce possède déjà un esca élaboré, plus grand et orné d'appendices tentaculaires aux pointes argentées luminescentes », note Ludt. Ce réseau multicolore pourrait attirer les partenaires ou désorienter les proies.
« Imaginez dans l'obscurité totale des taches bleues vives et verts subtils au loin : cela complexifie l'affichage optique sous-marin », décrit-il.

D'autres abyssaux comme la méduse cristalline ou le poisson-dragon combinent ces phénomènes. Ces résultats suggèrent que la biofluorescence est plus répandue chez les baudroies.
« Surprenant, car elle requiert une source lumineuse rare en profondeur », commente Christopher Martinez, biologiste à l'UC Irvine. « Cela révèle de nouvelles adaptations dans cet écosystème étrange. »

Ludt et Clardy étudient la diversité ichtyologique du NHM, soulignant les adaptations extrêmes aux conditions hostiles des abysses : froid, obscurité, pression.
« Cette recherche montre la complexité remarquable de ces évolutions », conclut Ludt.
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