Les températures moyennes plus élevées et les vagues de chaleur plus fréquentes, dues au changement climatique, se multiplient. Cette semaine, environ 20 % de la population américaine subit des températures dépassant 38 °C. Parallèlement, les récentes canicules en Inde et au Pakistan ont causé au moins 90 décès et réduit les rendements agricoles de 10 à 35 % dans certaines régions.
Avec la hausse des températures mondiales, le stress thermique chez le bétail – résultant de la combinaison de température, humidité, rayonnement solaire et vent – s'intensifie. Ce phénomène complique la régulation de la température corporelle des animaux comme les vaches et les porcs. En cas d'incapacité à dissiper la chaleur, leur température corporelle grimpe, entraînant une baisse de productivité et menaçant l'approvisionnement alimentaire mondial.
L'industrie laitière américaine, parmi les plus exposées, risque les plus lourdes pertes économiques dues au stress thermique, selon Amanda Stone, professeure adjointe et spécialiste de la vulgarisation laitière à la Mississippi State University. Ce secteur est bien plus vulnérable que l'élevage de bovins de boucherie, deuxième plus touché. Pour préserver cette industrie mondiale valant 827 milliards de dollars face au réchauffement, il est impératif de mesurer l'impact du changement climatique sur la production bovine et de déployer des mesures d'atténuation.
Le stress thermique altère non seulement le comportement et le bien-être des bovins, mais réduit aussi leur appétit, leur productivité et leur fertilité, explique Philip Thornton, scientifique principal à l'International Livestock Research Institute (ILRI) et responsable du programme CGIAR sur le climat, l'agriculture et la sécurité alimentaire.
"Les animaux consomment moins et respirent plus fort, dépensant ainsi plus d'énergie pour se rafraîchir au détriment de la production de viande et de lait", précise-t-il. Cela accroît leur vulnérabilité aux maladies et, en cas extrême, leur mortalité. Récemment, une vague de chaleur a décimé des milliers de bovins au Kansas, un des plus grands élevages du pays.
Selon une étude publiée en mars dans The Lancet Planetary Health, le stress thermique lié au climat pourrait générer des pertes mondiales de 40 milliards de dollars annuels en viande et lait d'ici fin de siècle sous un scénario d'émissions élevées de GES. Même avec des émissions basses, les pertes avoisineraient 15 milliards de dollars.
Pour ces estimations, les auteurs ont modélisé les variations de consommation alimentaire face à la chaleur humide sous divers scénarios d'émissions, converties en impacts sur la production, évalués aux prix de 2005, détaille Thornton, co-auteur de l'étude.
Les régions tropicales subiront les pertes les plus marquées, surpassant les zones tempérées. "Certaines régions tempérées du Nord pourraient même voir leur production augmenter avec la disparition des vagues de froid", note Thornton. "Plus d'énergie des aliments irait à la production plutôt qu'au chauffage corporel."
Ces impacts menacent la sécurité alimentaire et la diversité des régimes. Les éleveurs risquent des revenus en berne, pertes d'actifs et fragilité accrue, tandis que les consommateurs affronteront des prix plus élevés pour viande et lait, avertit Thornton.
L'approvisionnement alimentaire repose sur les fermes ; toute perturbation remonte la chaîne, souligne Stone. "Le 'local' pourrait signifier 160 km au lieu de 16, avec moins de fermes mais plus grandes pour compenser", prédit-elle. Atténuer le stress thermique est donc crucial.
De nombreuses stratégies permettent de protéger les vaches des records de chaleur.
Les vaches ne transpirent pas comme les humains. Dans les élevages en confinement, ventilateurs et gicleurs créent un refroidissement évaporatif, explique Stone. Des capteurs surveillent comportement, physiologie et production pour ajuster les conditions de la grange.
En plein air, additifs comme la bêtaïne ou le chrome atténuent le stress par leurs propriétés antioxydantes. Les pâturages arborés offrent ombre en périodes chaudes, note Thornton. En Afrique, certains passent des bovins aux chèvres ou chameaux, plus résistants.
"À long terme, l'élevage de races tolérantes au stress thermique, via sélection ou croisements, est prometteur", ajoute Thornton. "Mais cela reste coûteux et chronophage."
Pour compenser coûts accrus et production en baisse, les laitiers nécessitent une meilleure rémunération par litre, plaide Stone.
"Des politiques stabilisant le marché laitier sont vitales", insiste-t-elle. "Nous optimisons pour plus de lait avec moins de ressources, mais sans récompense. L'exigence d'une productivité infinie avec des moyens finis atteindra ses limites."
Avec le réchauffement, le stress thermique défie bétail et travailleurs. Certains lieux deviendront inhabitables pour les animaux, surtout dans les pays pauvres. Déplacer la production vers des zones favorables est envisageable, mais dépend des marchés, économie et cultures, dit Thornton.
Toutefois, mitigation et adaptation exigent une réduction drastique des émissions. "À long terme, la solution optimale est d'accélérer la baisse des GES collectivement", conclut Thornton.