CRISPR-Cas9 a révolutionné la biologie : biomédecins, neuroscientifiques et biologistes végétaux l'utilisent tous. Emmanuelle Charpentier, sa co-inventrice et lauréate du Nobel, explique pourquoi cette technologie s'est imposée si rapidement dans le monde scientifique.
« Les recherches sur CRISPR portent sur le mécanisme de défense des bactéries contre les virus. Le système identifie l'ADN viral étranger, le découpe et détruit ainsi l'information génétique. J'ai fait une découverte inattendue : la protéine Cas9 utilise non pas un, mais deux ARN pour cibler précisément l'ADN. Cela a permis de créer un ARN guide artificiel qui dirige Cas9 vers n'importe quel site désiré du génome. Nous avons relié deux mécanismes moléculaires a priori indépendants. Au laboratoire, tout s'est éclairci : CRISPR-Cas9 est simple et sophistiqué à la fois. »
« Avec le recul, cette découverte illustre l'importance de sortir des sentiers battus. Depuis ma thèse, j'ai exploré divers projets. Nous disposions de la bonne technologie et des bons modèles. CRISPR-Cas9 est abordable, simple, efficace et versatile, expliquant sa diffusion fulgurante. »
« La technologie permet de modifier facilement les gènes pour en comprendre le fonctionnement, dans de nombreux organismes : plantes, levures, poissons-zèbres ou drosophiles. Elle sert aussi à créer des modèles pour étudier et traiter des maladies graves. L'objectif ultime : réparer les cellules malades en corrigeant la mutation causale. CRISPR-Cas9 offre une chirurgie génétique précise chez l'humain. Les troubles sanguins seront parmi les premiers ciblés. »
« Oui, tout microbiologiste diplômé peut l'appliquer. Un nouvel étudiant, après formation sur la conception des ARN guides, la « programmation » et l'utilisation cellulaire, est opérationnel. C'est comparable à la PCR, révolutionnaire à son époque. Tout protocole suivi permet son usage, même par des novices. CRISPR-Cas9 est plus complexe que la PCR, mais fondamentalement accessible. »
(hésitante) « Une centaine d'euros ? La biologie est onéreuse : plastiques, eau pour le nettoyage, produits biotech... Un postdoc coûte 100 000 euros/an, un projet de cinq ans un demi-million. À côté, CRISPR-Cas9 est dérisoire. Il économise du temps, donc de l'argent, et libère l'intellect pour la compréhension plutôt que les manipulations routinières. »
« Ce n'est pas nouveau avec les anciennes méthodes d'édition génique. Comme toute technologie, elle a un bon et un mauvais usage. Il faut une utilisation responsable et harmoniser les règles. L'Europe est plus stricte qu'en Asie ou aux États-Unis. Le public méconnaît souvent son fonctionnement. Contrairement aux techniques passées, plus « sales », CRISPR produit des organismes « purs ». »
« Le grand public et les experts éthiciens doivent reconnaître sa valeur pour décrypter les gènes. La génétique effraie, mais nous l'utilisons quotidiennement pour protéines et anticorps, même avec pathogènes humains. »
« Pour certaines maladies, oui. Mais pas pour altérer des traits humains. Le débat portera sur les lignées germinales, mais consensus sur un usage préventif ou thérapeutique seulement – heureusement autorisé en Europe. Jusqu'où la société veut-elle aller ? Regardez la FIV ou la sélection embryonnaire. »
« Le mécanisme appartient aux bactéries, pas aux scientifiques. N'importe qui peut l'utiliser en labo : vecteurs ADN disponibles librement pour la recherche académique, sans brevets. »
« Les brevets concernent l'usage commercial. Les investissements en biotech méritent un retour, mais seulement pour pharma et industrie. »
« Ce sont les bactéries qui le méritent. Elles sont plus intelligentes que quiconque. »
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