Les lettres d’amour entre Héloïse et Abélard comptent parmi les trésors les mieux gardés de notre histoire. Pendant des décennies, les spécialistes se sont interrogés sur leur véritable auteur. Grâce à des algorithmes de reconnaissance stylistique, j’ai pu identifier le scribe derrière cette correspondance fascinante.
Photo : Héloïse et Abélard capturés par l’oncle Fulbert (Jean Vignaud, 1819).
Cette correspondance est la perle littéraire du Moyen Âge. Échange de lettres en latin, écrites au XIIe siècle dans le Paris médiéval, entre un homme et une femme qui se déclarent un amour passionné, érotique et direct – unique pour l’époque. Abélard, célèbre maître scolaire, et Héloïse, son élève brillante, entament une liaison. Lorsque l’oncle d’Héloïse l’apprend, il fait castrer Abélard en pleine nuit. Traumatisés, les amants se réfugient dans des monastères. Isolés, ils échangent des lettres relatant leur tragique histoire d’amour.
Cette histoire est trop parfaite pour être entièrement vraie. Ces chefs-d’œuvre littéraires médiévaux en latin égarent les lecteurs depuis des siècles. Les experts débattent âprement de l’authenticité et de la paternité des lettres. Une lecture attentive révèle qu’il ne s’agit pas de simples missives intimes, mais d’un ensemble cohérent et sophistiqué, trop orchestré pour une correspondance privée arrivée jusqu’à nous neuf siècles plus tard.
Trop sophistiqué pour une correspondance privée parvenue jusqu’à nous neuf siècles plus tard.
Pour compliquer les choses, aucun manuscrit contemporain n’existe. Certains osent affirmer que les lettres sont une supercherie littéraire et que ni Héloïse ni Abélard n’en sont les auteurs. Pire encore : suggérer sans preuve qu’Héloïse, voix féminine emblématique du Moyen Âge, n’a peut-être rien écrit, et que l’œuvre repose sur un fantasme masculin.
Pour éclaircir ce débat, j’ai utilisé des algorithmes de reconnaissance stylistique, récemment médiatisés. Ils ont révélé que Jules César n’avait pas seul rédigé ses rapports de bataille, et fourni en 2013 des preuves irréfutables que J. K. Rowling était l’auteure de The Cuckoo’s Calling sous pseudonyme.
Les auteurs laissent un ADN stylistique inconscient dans leur texte, révélé par ces algorithmes.
Le principe révolutionnaire : les écrivains imprègnent leurs textes d’une signature stylistique inconsciente, non dans les grands thèmes (faciles à imiter), mais dans les petits mots – adverbes, conjonctions, prépositions, pronoms, articles. Par exemple, préférer « cependant » à « bien que ». Faciles à quantifier, les fréquences de 200 mots ou plus sont projetées en 3D, regroupant les textes par style similaire.

Figure 1. Exemple théorique de cluster plot comparant deux auteurs (rouge et vert). Fréquences de mots projetées sur axes x, y, z. L’algorithme sépare naturellement les styles.
Ces marqueurs sont si fréquents qu’ils sont idéaux pour l’analyse stylométrique.
Armé de ces outils, j’ai analysé les lettres. Résultat surprenant : malgré une histoire d’amour réelle et le talent d’Héloïse attesté par des contemporains, sa trace stylistique est absente. Les lettres forment un cluster unifié, indistinguable des œuvres d’Abélard.

Figure 2. Cluster unique des lettres, indiquant un seul auteur.

Figure 3. Forte ressemblance stylistique avec d’autres œuvres d’Abélard.
Soupçonner Abélard d’avoir imité Héloïse ? Les auteurs modernes font de même : on appelle cela de la fiction. Les algorithmes révèlent qu’Abélard, maître conteur, a exploité le pouvoir de l’amour pour captiver ses lecteurs – et il a réussi, puisque nous chérissons encore ces lettres comme authentiques.
Les auteurs modernes font ce qu’Abélard a fait : de la fiction.
Moins sensibles à l’émotion, ces algorithmes challengent nos biais et enrichissent notre compréhension de la littérature et de l’histoire.
Jeroen De Gussem, nominé pour la Flemish PhD Cup. Découvrez ses recherches sur www.phdcup.be.