Dans cette lettre ouverte, 238 universitaires européens plaident pour renoncer à une croissance économique supplémentaire et utiliser la prospérité actuelle afin d'améliorer notre qualité de vie et de restaurer l'environnement naturel.
Cette semaine, scientifiques, politiques et décideurs se réunissent à Bruxelles pour une conférence historique. Organisée par des députés européens de cinq groupes politiques, des syndicats et des ONG, cette réunion explore les perspectives d'une économie post-croissance en Europe, où la croissance n'est plus l'objectif central.
Au cours des sept dernières décennies, la croissance économique a été la priorité des États membres européens. Cependant, elle a entraîné la dégradation de l'environnement et l'épuisement des ressources naturelles. Aujourd'hui, nous dépassons plusieurs limites planétaires sécurisées, et il est évident que les activités économiques ne peuvent être suffisamment découplées de la consommation de ressources ou de la pollution.
Pour résoudre les problèmes sociaux en Europe, nous n'avons pas besoin de plus de croissance, mais d'une répartition plus équitable de nos ressources actuelles.
De surcroît, la croissance devient de plus en plus difficile à atteindre en raison de la baisse des gains de productivité, de la saturation des marchés et de la dégradation environnementale. Si les tendances persistent, l'Europe pourrait stagner d'ici dix ans. Actuellement, nous tentons de relancer la croissance par l'endettement, l'assouplissement des normes environnementales, l'allongement des semaines de travail et la réduction des protections sociales. Cette obsession divise la société, génère de l'instabilité économique et affaiblit nos démocraties.
Jusqu'à présent, les décideurs évitent ces débats. Par exemple, le programme européen « Beyond GDP » est devenu « GDP and Beyond ». Le mantra de l'UE reste la croissance – durable, verte ou inclusive –, tandis que même les Objectifs de développement durable des Nations unies la maintiennent comme priorité, malgré sa contradiction avec la durabilité.
La bonne nouvelle est l'essor d'un mouvement post-croissance dans la société civile et les milieux académiques. Connu sous les noms de décroissance, Postwachstum, état stable, économie du beignet ou prospérité sans croissance, il mobilise des milliers de participants lors de conférences annuelles depuis 2008.
L'alliance mondiale Wellbeing Economy Alliance (WeAll) fédère ces initiatives, tandis qu'un réseau de recherche européen développe des modèles macroéconomiques écologiques. Ces travaux démontrent qu'il est possible d'améliorer la qualité de vie, de restaurer l'environnement, de réduire les inégalités et de créer des emplois de qualité, sans croissance économique, à condition d'adopter une politique indépendante de celle-ci.
Ces alternatives incluent des limites sur l'usage des ressources, une fiscalité plus progressive contre les inégalités, et une réduction des heures de travail. Une taxe carbone pourrait réduire la consommation de matières premières, ses recettes finançant un dividende universel ou des programmes sociaux.
Un revenu de base et un revenu maximum réduiraient les inégalités, redistribueraient le temps de soins et corrigeraient les déséquilibres de pouvoir menaçant nos démocraties. Les avancées technologiques serviraient à raccourcir la semaine de travail et à améliorer le bien-être, plutôt qu'à précariser l'emploi et gonfler les profits.
Face aux risques sociaux et environnementaux des politiques pro-croissance, il est irresponsable d'ignorer un avenir post-croissance. La conférence au Parlement européen est un premier pas prometteur, mais un engagement plus fort s'impose. En tant que spécialistes des sciences sociales et naturelles d'Europe, nous demandons à l'Union européenne, ses institutions et États membres :
Ce texte, initialement en anglais et signé par plus de 200 scientifiques européens (dont Dan O'Neill, Federico Demaria, Giorgos Kallis, Kate Raworth, Tim Jackson, Jason Hickel et Marta Conde), est traduit en français par Brent Bleys, associé au département d'économie de l'Université de Gand. Première publication en Belgique : De Morgen.
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