Cette enquête a été publiée en partenariat avec le Centre pour l'intégrité publique. Il s'agit du premier volet d'une série en 10 parties sur les risques nucléaires, la technologie militaire et l'avenir de la guerre à la lumière de l'invasion russe de l'Ukraine.
Dans la nuit du 3 mars, plus de 4 millions de personnes ont suivi en direct les images des caméras de surveillance de la centrale nucléaire de Zaporijjia. Située sur la rive sud du fleuve Dniepr, cette installation aux six réacteurs est la plus puissante d'Europe. Des éclairs illuminaient des colonnes de véhicules blindés, dans un paysage en noir et blanc.
Avant l'invasion, l'Ukraine produisait près de la moitié de son électricité via le nucléaire, dont une part significative provenait de Zaporijjia. Avec le site sous contrôle russe et des villes comme Marioupol assiégées, cette capture marque une première dans l'histoire militaire tout en s'inscrivant dans une stratégie plus large : priver les territoires envahis d'électricité.
Pendant l'assaut, un projectile a touché un bâtiment d'entraînement, provoquant un incendie rapidement éteint. Les réacteurs sont restés intacts. Au matin du 4 mars, le site était sous contrôle russe, les opérateurs ukrainiens contraints sous la menace d'armes.
"Aux premières heures du 4 mars, la centrale est devenue la première installation nucléaire civile active à subir une attaque armée", a déclaré l'Association nucléaire mondiale. Elle rappelle que le Protocole additionnel de 1979 aux Conventions de Genève (article 56) interdit les attaques sur les centrales nucléaires si elles risquent de libérer des forces dangereuses et de causer de graves pertes civiles.
Zaporijjia est la deuxième centrale capturée par la Russie après Tchernobyl, saisie le 24 février. Ce site désactivé depuis 2000 nécessite encore une surveillance pour le déclassement, notamment les piscines de refroidissement du combustible usé.
L'AIEA a noté des hausses de radioactivité à Tchernobyl, potentiellement dues au remuement de sols contaminés par des véhicules lourds lors de l'accident de 1986.
La position stratégique de Tchernobyl, près d'une autoroute sèche menant à Kyiv, explique son passage par les forces russes visant à encercler la capitale.
Même inactive, Tchernobyl requiert une alimentation électrique continue. Une coupure, signalée par le ministre ukrainien des Affaires étrangères Dmytro Kuleba, met en péril les opérations et le personnel captif, bien que les piscines tiennent des semaines ou mois.
Zaporijjia, entre la Crimée russe et les républiques séparatistes de Donetsk et Louhansk, pose un défi majeur. La sûreté nucléaire exige expertise et procédures strictes, compromises sous occupation hostile.
"La situation dans les centrales occupées est alarmante : les directeurs doivent obtenir l'approbation pour toute action, y compris l'exploitation des réacteurs", note Nickolas Roth de la Nuclear Threat Initiative. Les communications avec Zaporijjia sont rompues.
Un seul réacteur était actif lors de l'attaque, grâce à des maintenances planifiées. Conçus contre chocs et crashs aériens, ils résistent aux obus isolés.
Le vrai risque réside dans une privatisation d'électricité : les envahisseurs ont déjà visé des centrales, mais jamais une telle puissance. Signal sinistre alors que l'invasion s'intensifie.
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