Avec l'invasion de l'Ukraine par la Russie, l'Europe se tourne vers sa dépendance énergétique aux importations russes : environ 25 % de son pétrole et 40 % de son gaz naturel. L'armée russe a également pris le contrôle de la centrale de Zaporijjia, la plus grande d'Europe.
Les pays européens accélèrent la transformation de leurs réseaux énergétiques, face à une dépendance aux combustibles fossiles devenue intenable. L'Union européenne vise à réduire les importations de gaz russe de deux tiers d'ici fin 2022. Si le nucléaire fournit déjà un quart de l'énergie européenne, les opinions divergent sur son rôle futur dans la décarbonation.
Jacopo Buongiorno, professeur de génie nucléaire au MIT, décrit une Europe en "damier" : certains pays rejettent le nucléaire, d'autres l'embrassent, et de nouveaux entrants le développent.
"C'est une situation en damier, avec des pays clairement négatifs, d'autres très positifs, et des nouveaux venus cherchant à lancer un programme nucléaire", explique Buongiorno.
Contre le nucléaire, l'Allemagne mène : après Fukushima (2011), elle ferme ses trois dernières centrales d'ici fin 2022, compensant par des renouvelables (solaire, éolien). L'Espagne prévoit une fermeture progressive d'ici 2035 ; la Suisse a voté un référendum en 2017 pour démanteler les siennes. L'Autriche, le Danemark et le Portugal s'y opposent sans en avoir. La sécurité reste leur préoccupation majeure.
Pro-nucléaires, le Royaume-Uni construit une centrale et en prévoit d'autres ; les Pays-Bas au moins deux ; la France vise 15 nouvelles d'ici 2050. La Finlande achève un réacteur majeur, bientôt opérationnel. L'Europe de l'Est est globalement favorable : "Soit ils en ont et en veulent plus, soit ils n'en ont pas et le veulent", note Buongiorno. L'Ukraine tire près d'un quart de son énergie du nucléaire.
Buongiorno insiste : le nucléaire est clé pour sortir des fossiles russes. Mais les défis persistent, comme aux États-Unis : retards et surcoûts massifs. "L'industrie doit prouver qu'elle peut livrer dans les délais et budgets. Sur 10 ans, elle a échoué", dit-il. Les centrales coûtent souvent trois fois plus et prennent plus d'une décennie.
Les entreprises se sont focalisées sur l'entretien (la plupart des réacteurs datent des années 1980, comme Zaporijjia). Manque de gestion de projets et chaînes d'approvisionnement défaillantes aggravent le problème. "L'industrie doit changer radicalement", conclut Buongiorno.
Michael Mann, climatologue à Penn State, est sceptique : prolonger les centrales existantes oui, mais les nouvelles ne répondront pas à l'urgence. "Pas plausible pour combler le shortfall à court terme", affirme-t-il.
Les petits réacteurs modulaires (SMR), jusqu'à 90 % plus petits, promettent modularité et coûts moindres, mais restent en développement. Aux États-Unis, seule NuScale est approuvée.
Quitter le pétrole et gaz russes prendra temps et investissements massifs, admet Buongiorno : "Personne ne remplace 40 % d'énergie du jour au lendemain." La transition nucléaire est un marathon. []