Les fermes occupent environ 40 % des terres américaines. Dans de nombreux comtés, particulièrement au cœur du pays, plus de 70 % du territoire est dédié à l'agriculture.
Cette réalité positionne les agriculteurs comme des piliers essentiels pour atteindre les objectifs nationaux de conservation et de lutte contre le changement climatique. Leurs pâturages, vergers et champs abritent souvent des habitats fauniques et offrent un fort potentiel de stockage du carbone. Cependant, les programmes gouvernementaux actuels incitant à des pratiques durables et climato-intelligentes manquent cruellement de financement. Deux initiatives phares attirent bien plus de demandes qu'elles ne peuvent en financer.
Le Farm Bill, ce projet de loi massif, peut changer la donne. En 2018, il a alloué 867 millions de dollars à des services variés comme les coupons alimentaires, l'assurance-récolte et la conservation des ressources naturelles. À l'approche de sa mise à jour en 2023, le Congrès évalue les succès des programmes existants et décide des budgets futurs. Plusieurs législateurs et acteurs du secteur plaident pour un financement global accru, avec un accent renforcé sur le climat et la conservation.
« Les agriculteurs subissent les effets du changement climatique depuis longtemps et sont souvent les premiers à alerter sur une météo plus extrême et imprévisible », explique Michael Happ, associé au programme climat et communautés rurales de l'Institute for Agriculture and Trade Policy (IATP). « Notre financement doit s'aligner sur cette urgence. »
La gestion agricole est cruciale pour atténuer le changement climatique. Selon l'EPA, l'agriculture représentait 11 % des émissions de gaz à effet de serre aux États-Unis en 2020. Les programmes de conservation du Farm Bill promeuvent des pratiques comme les cultures de couverture ou le non-labour, préservant les sols, séquestrant le carbone et rendant les exploitations plus résilientes.
L'Environmental Quality Incentives Program (EQIP) et le Conservation Stewardship Program (CSP) sont deux programmes phares du Farm Bill, extrêmement demandés. EQIP offre aide financière et technique pour adopter des pratiques durables préservant les ressources naturelles. Le CSP soutient les efforts existants, comme l'amélioration des pâturages, la résilience des cultures ou la création d'habitats fauniques.
Le défi : un besoin criant de fonds supplémentaires. Les analyses de Happ en 2021 montrent que le Département de l'Agriculture n'a honoré que 42 % des candidatures CSP et 31 % des EQIP entre 2010 et 2020. Durant cette période, plus de 146 000 contrats CSP et 946 000 contrats EQIP ont été refusés, faute de budget.
« Des milliers d'agriculteurs à travers le pays sont exclus de ces programmes », souligne Happ. « Il manque simplement les fonds pour tous les financer. »
En 2022, le budget fédéral a consacré 759 millions de dollars à l'assistance technique pour ces programmes. L'IATP et d'autres experts réclament au moins 1,1 milliard, soit près du double. L'issue pour le Farm Bill 2023 reste incertaine.
Patrick Westhoff, directeur de l'Institute for Public Policy and Agriculture de l'Université du Missouri, tempère : le financement dépendra de l'économie globale, de la santé du secteur agricole et de la composition du Congrès.
Avant le Farm Bill 2018, certains républicains ont proposé de fusionner le CSP dans l'EQIP, économisant 5 milliards sur dix ans selon la National Sustainable Agriculture Coalition. Cela risquait d'inciter les agriculteurs à abandonner des pratiques durables. Le CSP récompense les adeptes de longue date (non-labour, pâturage durable), tandis que l'EQIP cible les nouveaux adopteurs. Une fusion pourrait doubler les aides pour certains.
« C'est au cœur du débat climatique : récompenser les pionniers ou seulement les convertis pour réduire les émissions et séquestrer le carbone ? » interroge Westhoff.
Happ pointe aussi les limites d'EQIP, qui finance parfois des pratiques industrielles polluantes comme le drainage ou la gestion des déchets, au détriment des petites exploitations vertueuses.
Le Conservation Reserve Program (CRP) pâtit aussi : en 2022, 1,7 million d'acres ont été retirés pour production agricole, et les inscriptions ont atteint un plus bas historique depuis 1985. Prix des cultures élevés et loyers CRP trop bas expliquent ce désintérêt, au détriment de la santé des sols, de l'eau, de la biodiversité et du stockage carbone.
Bonne nouvelle : EQIP, CSP et CRP offrent déjà des outils efficaces contre le climat. Ils nécessitent ajustements et fonds accrus, insiste Happ. Le Farm Bill 2023 est l'occasion de prioriser l'agriculture durable pour tous.
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