Les athlètes de haut niveau approchent des limites biologiques humaines. Mais ces frontières ne sont pas immuables : la science offre des perspectives d'évolution.

Depuis 2007, les performances dans les disciplines olympiques traditionnelles stagnent autour de 99 % de leur potentiel absolu. « Il serait naïf de croire que ces limites biologiques marquent un point final », affirme Ivo van Hilvoorde, philosophe du sport à l’Université d’Amsterdam. « L’être humain est par nature inventif. Repousser ces barrières est inhérent à notre espèce. Pour les nageurs, la friction eau-peau est un obstacle majeur : les maillots inspirés de la peau de requin l’ont surmonté. De même, la capacité d’oxygénation sanguine limite les sports d’endurance ; l’EPO permet de la dépasser. »
Les innovations technologiques suscitent souvent une vive opposition publique. En 2010, les combinaisons de natation high-tech ont été interdites, perçues comme une « tricherie » qui volait la vedette aux athlètes et érodait la crédibilité du sport. Le dopage, quant à lui, est unanimement condamné. Van Hilvoorde nuance : « On argue que le dopage altère la chimie corporelle naturelle. Mais à quel point un athlète moderne est-il 'naturel' ? Les sprinteurs hypertrophiés défient déjà l’humain ordinaire. Via alimentation et mode de vie – tentes hypoxiques ou nanosuppléments –, ils modifient constamment leur physiologie. »
Picogramme
Pieter Bonte, philosophe gantois, conteste l’idéal d’un sport « pur ». « Le talent naturel est injuste par définition : on hérite de gènes favorisant un cœur plus grand ou des muscles supérieurs. Pourquoi sacraliser cette loterie génétique dans le sport, alors que la société corrige les inégalités ailleurs ? La biotechnologie pourrait émanciper, offrant force ou beauté refusées par la nature. »
Aujourd’hui, la technologie améliore librement la vie quotidienne : cosmétique, antidépresseurs, prothèses cognitives ou cardiaques. Pourtant, dans le sport – mantra « plus vite, plus haut, plus fort » –, l’amélioration saine reste taboue, le sport se révélant plus conservateur que la société.
« Le sport doit valoriser caractère et engagement, pas la nature brute », insiste Bonte. « L’EPO est critiqué pour sa 'facilité', mais les talents naturels produisent naturellement plus d’EPO. Le sport pousse au dopage par sa quête incessante de records, alors que les limites de l’Homo sapiens sont atteintes. Pour des records équitables, le dopage doit être contrôlé : sans effets secondaires, accessible à tous. »
Thermostat
Peter van Eenoo, du DoCoLab de Gand, distingue : « Un stage en altitude respecte le thermostat physiologique du corps, limitant l’hématocrite à 48 %. L’EPO injectée le désactive, atteignant 60 % avec risques mortels, même à doses modérées, via réactions immunitaires imprévisibles. » Van Hilvoorde plaide pour une liste de dopants dosée : « Réguler par seuil de nocivité rendrait le sport plus juste, évitant le marché noir. »
Usain du tube à essai
À l’avenir, biologie et technologie fusionneront : nanonutrition, dopage génétique. La sélection embryonnaire pour talents sportifs – via FIV – pose des dilemmes éthiques majeurs, au-delà des controverses scientifiques.
Le dopage génétique insère des gènes via virus pour produire naturellement hormones musculaires ou EPO, potentiellement indétectable. Mais Van Eenoo tempère : « Des tests sur singes ont permis sa détection ; les risques – surproduction incontrôlable, morts subites – le rendent prématuré. Il attendra la maturité médicale. »
Les derniers seront les premiers
Hugh Herr (MIT), amputé, surpasse ses jambes originelles grâce à des prothèses high-tech, incarnant l’émancipation par la technologie. Le sport doit définir précisément les frontières éthiques. Comme en F1, les victoires collectives incluront bientôt ingénieurs et médecins ?
(Extrait de : Eos magazine, n°5, mai 2012)