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Les enfants, simples matières premières de l’économie ? Une critique pédagogique par Michel Vandenbroeck

Par-dessus tout, nous souhaitons que les enfants deviennent des adultes productifs contribuant au PIB. Le pédagogue Michel Vandenbroeck dénonce cette vision réductrice et plaide pour intégrer davantage d’idéologie dans la pédagogie.

Depuis la crise du Covid-19, les débats sur les enfants se concentrent sur les troubles d’apprentissage, priorisant l’ouverture des écoles et le développement cognitif, au détriment du bien-être et de l’estime de soi. Le rapport récent de Philip Brinckman et Kristiaan Versluys sur une meilleure éducation affirme à propos de la maternelle : « L’approche esquissée diffère fondamentalement du choix pédagogique dominant ces dernières décennies, où le bien-être était la priorité absolue. On supposait que des enfants heureux et peu résistants performeraient mieux. »

Dans ce rapport de la Commission flamande pour une meilleure éducation, « meilleure » rime avec meilleurs classements internationaux, soit une efficacité économique pure. Toute autre perspective est vue comme conservatrice et naïve.

Il y a à peine 150 ans, les enfants étaient littéralement la matière première de l’économie, travaillant dans les usines pour des salaires de misère. Entre les deux guerres, ils étaient des futurs piliers d’une nation forte. Considérer les enfants comme un investissement n’est pas nouveau, mais le réduire à une équation économétrique l’est.

Le terme « retour sur investissement » s’est glissé dans l’éducation depuis le monde de la banque et de l’investissement.

La préoccupation actuelle sur les retards d’apprentissage vise en réalité la compétitivité future des élèves et de notre pays. Comme titrait Knack en 2020 : « En moyenne, 7 % de salaire en plus par année de formation. Une perte d’un tiers d’année scolaire due au Covid équivaut à 2,5 % de perte de revenu individuel, et 1,5 % de PIB sociétal d’ici la fin du siècle. »

Ce débat transforme les enfants en biens économiques à rentabiliser. L’importance de l’enfance réside ainsi non dans elle-même, mais dans l’adulte productif qu’elle produit.

Capital humain

Aujourd’hui, éducation et enfants sont analysés avec des concepts économiques comme le « capital humain », valorisant qualités et compétences pour la valeur ajoutée économique.

Le « retour sur investissement » (ROI), terme bancaire, domine : l’équation de Heckman suggère un ROI maximal en bas âge, bien que contestée scientifiquement (Rea et Burton, 2019). L’ampleur exacte importe moins ici que la réduction du débat à des termes économiques pour justifier les investissements publics.

L’importance de l’enfance n’est pas dans l’enfance, mais dans l’adulte qui en émerge : un adulte économiquement productif.

Même UNICEF et Save the Children usent d’arguments économiques, affaiblissant leur mission sociale et solidaire. L’éducation semble viser uniquement des adultes productifs, gérés pour maximiser la croissance.

Cela heurte une époque conscient des limites de la croissance, privilégiant écologie, redistribution, créativité, diversité et cohésion sociale. Les parents deviennent extensions de l’école ; les critiques sont taxées de « pédagogie dorlotée » ou « woke ».

Les enfants, simples matières premières de l’économie ? Une critique pédagogique par Michel Vandenbroeck

Qu’est-ce que le « travail » ?

La recherche privilégie l’« éducation fondée sur des preuves », cherchant des méthodes efficaces. Logique, mais Gert Biesta y voit un déficit démocratique : on priorise « ce qui marche » sans questionner la définition du « travail », dépendant des valeurs souhaitées.

Exemple : méthodes rapides pour l’apprentissage du néerlandais chez les non-néerlandophones. Mais quid du maintien de la langue maternelle, de l’estime de soi, de la diversité ?

Épuisement

Un objectif unique appauvrit le débat. Qui définit l’efficacité ? Chercheurs, praticiens, parents, enfants ? L’éducation n’est pas neutre ; elle implique choix idéologiques.

Les parents organisent « utilement » les loisirs ; même le travail de jeunesse se justifie par sa fonction préventive, produisant des adultes productifs.

Idéologie

Exclure l’idéologie du débat est idéologique. Cabanas, Roberts-Holmes et Freire dénoncent un néolibéralisme imposant des résultats prédéfinis. L’éducation transcende la technique : elle vise à comprendre et changer le monde.

Sans idéologie, elle se réduit à la production économique. Tout choix est idéologique. Réduire l’éducation à l’économique mérite débat : l’économie compte, mais pas seule.

Cet article a déjà été publié dans le numéro « Éducation spéciale » d’Eos Psyche&Brain.


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