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Annemieke Houben primée pour ses « Chansons sales des XVIIe et XVIIIe siècles »

L'historienne Annemieke Houben a reçu le prix Gerrit Komrij pour son recueil Chansons sales des XVIIe et XVIIIe siècles. Dans le dernier Eos Memo, elle signe une chronique invitée sur sa collection.

Annemieke Houben primée pour ses « Chansons sales des XVIIe et XVIIIe siècles »

L'historienne Annemieke Houben a reçu le prix Gerrit Komrij pour son recueil Chansons sales des XVIIe et XVIIIe siècles. Ce prix récompense l'auteur qui a le mieux popularisé la littérature ancienne. Dans Mémo Eos, n° 12, Annemieke Houben livre cette chronique invitée sur sa collection.

Beaucoup d'amateurs d'histoire le reconnaissent : nos connaissances historiques s'invitent souvent dans le quotidien. En marchant dans la rue, la vue de deux hommes se battant peut évoquer une peinture du XVIe siècle montrant des paysans en liesse. Lors de promenades nocturnes, des bâtiments disparus se dressent à l'horizon, et un vélo cargo devient une charrette à bras. Dans le quartier rouge d'Amsterdam, un juron ancien comme « Potsslapperment ! » (vieux néerlandais pour « potjandorie ! ») semble retentir, avant de révéler un passant ivre.

La conscience topographique des passionnés d'histoire est marquée par ces savoirs, parfois jusqu'à l'absurde. Sur la place du Dam, je pense à la balance disparue. En vélo vers mon pub favori, je tourne à « la ménagerie », un lieu effacé depuis deux siècles, remplacé par un théâtre. Un archéologue ami enjambe encore une fortification romaine invisible dans une rue commerçante de Nimègue.

Il y a de belles images autour de l'acte lui-même

Et la langue ! Lors de mes études, j'ai entendu des historiens de la littérature employer des mots oubliés depuis des générations. Ces savoirs du passé surgissent parfois sans crier gare. Où sont-ils stockés dans notre cerveau ?

Frottage historique
Récemment, j'ai étudié les paroles de chansons des XVIIe et XVIIIe siècles. Loin d'œuvres policées, elles traitent crûment de l'amour, des guerres, des scandales, mais aussi des besoins corporels : défécation, miction, bagarres ou accouplements.

Je me concentre sur les chansons érotiques, où le corps est omniprésent, métaphorisé ou non. Il sue, grelotte, pâlit ou rougit, est gros ou maigre, beau ou laid. L'érotisme y est vif : caresses, baisers, éjaculations, tremblements. Autour de l'acte sexuel, les images poétiques foisonnent : un seau poilu qui se remplit, un apothicaire qui pile dans le mortier de sa belle, un maçon qui scelle une fissure, un pêcheur qui sonde un étang boisé, une fille nourrie à la bouillie ou jouant de la flûte de son ami. Ce langage naïf touche le lecteur moderne : ces corps parlent un idiome universel et intemporel.

Comment ces corps de la période moderne se connectent-ils aux nôtres ? Mes recherches m'ont révélé des pratiques que je croyais modernes : voyeurisme, épilation pubienne, lavements, prostituées joyeuses, léchage canin. Les comparaisons affluent. Saviez-vous que « pipper » signifiait jouer de la flûte avant de devenir métaphore sexuelle ?

Devant un documentaire sur le sida, je pense à la syphilis incurable qui ravagea les Pays-Bas. Sur la persécution des homosexuels en Russie, à nos exécutions passées pour orientation sexuelle.

Mais face à une chanson purement sexuelle ? Les neurones miroirs s'activent : voir un baiser active les zones cérébrales du baiser. Lire un texte triste évoque la pitié ; entendre mâcher stimule l'alimentation. Voici un extrait de 1694 : un garçon propose à une trayeuse de vaches de traire sa « mamelle ». Elle le renifle, le palpe, demande comment en extraire le « lait ». Il répond :

Casse tes jambes de Malkander,
Nous n'avons rien à voir avec Bucket,
Parce que j'en ai un autre ici,
Est-ce que l'Emmertje est ce qu'il est,
Le Melckje est le meilleur.

Sy ginck pond et reçoit,
D'abord avec douleur, puis après avec plaisir,
't Uyer al van dees Jongelinck,
Que sy tant de bisous,
't Uyer ginck de haut en bas,
Et son Emmer d'avant en arrière.

Le lait est arrivé enfin si voyant
Que le seau a débordé
Ne sprack daer cet enfant de min,
Comment ai-je été tellement mouillée ?
Meysje sprack hy avec un sourire,
Qu'il n'est pas en toi Bucket et


Merveilleux qu'un texte de 330 ans stimule encore notre cerveau. Voilà à quel point l'histoire peut se rapprocher...

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