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Voler pour survivre : le vol comme stratégie vitale pendant la Première Guerre mondiale

En temps de guerre, les normes et valeurs sociétales sont souvent mises à rude épreuve. Les statistiques des vols durant la Première Guerre mondiale en Belgique le confirment, sans pour autant révéler un déclin moral généralisé.

Voler pour survivre : le vol comme stratégie vitale pendant la Première Guerre mondialeVoler pour survivre : le vol comme stratégie vitale pendant la Première Guerre mondiale
« Un agriculteur, c'est juste une bête, mais il s'énerve d'abord », disait mon grand-père.

« Rien de plus immoralisant que la guerre », écrivait dès 1886 le criminologue et philosophe français Gabriel Tarde. Cette idée hante toutes les guerres, y compris celle qui a occupé la Belgique de 1914 à 1918. Les élites redoutaient alors que la population ordinaire abandonne ses principes moraux, la guerre favorisant la criminalité.

Cette crainte était-elle fondée ? Les chiffres judiciaires de l'arrondissement de Malines indiquent que les poursuites pour vol ont doublé par rapport à l'avant-guerre. Les journaux regorgent de récits : pillages par les soldats allemands, mais aussi citadins dérobant pommes de terre et bois dans les campagnes.

Les vols d'argent ou de bijoux – courants en temps de paix – étaient rares. Les cibles ? Principalement des denrées alimentaires, en réponse à la crise socio-économique : chômage massif, rations humanitaires insuffisantes. Les voleurs n'étaient plus des célibataires sans enfants, mais des familles entières, souvent ouvrières au chômage.

Ces actes étaient perçus comme un « droit d'usage » ancestral en temps de crise. Devant les tribunaux, les accusés invoquaient la survie. Les riches étaient peu touchés.

Des tabous de paix deviennent acceptables en guerre, observe Erik De Soir, docteur en psychologie et sciences sociales et militaires. « En paix, l'environnement est sécurisé ; en guerre, les valeurs s'émoussent progressivement. » Les justifications initiales de la guerre (Troie, Afghanistan...) s'effritent, rétrécissant l'horizon moral.

« Tout semble permis quand l'horreur règne », ajoute De Soir. Voler du pain paraît anodin face aux atrocités.

Les victimes principales ? Les agriculteurs, dont les récoltes étaient ravagées. Moins tolérants, ils portaient plus plainte, exigeant des peines sévères, créant des tensions sociales.

« L'imagerie polarise : 'nous' contre 'eux' », explique De Soir. Surnoms déshumanisants (Viet Cong comme « vermine ») ou jalousie envers les paysans nourris amplifient les clivages.

Les voleurs en profitaient : vols contre usuriers perçus comme « vrais voleurs » étaient tolérés, tant qu'ils restaient non violents et non matérialistes. Le « muskoperij » (petits vols de champs) gagnait en acceptabilité.

L'impunité relative – pillages par supérieurs – encourageait les autres, mais les tribunaux se durcissaient : plus de poursuites, moins d'acquittements.

Cependant, peines plus légères (sursis stables, prisons courtes) pour femmes et pères de famille, via circonstances atténuantes. Pas de preuve claire de tolérance judiciaire accrue.

La guerre bouleverse normes et valeurs, redéfinissant le permissible sans causer de décadence morale absolue. Nuancez Tarde : la survie prime.

Julie Devlieghere a remporté la 1re édition du Prix de thèse « 100 ans de la Grande Guerre » du ministère des Affaires étrangères pour ses recherches. Plus d'infos sur www.thesisprijs2014-18.be

Culpabilité et amende

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