FRFAM.COM >> Science >> Santé

« Soigner moins, c'est parfois mieux » : les stratégies innovantes de Peter Carmeliet contre le cancer

Le médecin et chercheur de l'UCLouvain Peter Carmeliet défie les tumeurs avec une approche subtile. « Nous combattons un ennemi ingénieux. »

« Soigner moins, c est parfois mieux » : les stratégies innovantes de Peter Carmeliet contre le cancer

De nouvelles stratégies s'imposent dans la bataille contre le cancer. Le médecin et chercheur de Louvain Peter Carmeliet cherche à déjouer les tumeurs avec douceur. « Nous combattons un ennemi ingénieux. »

« L'empereur de toutes les maladies », comme l'appelle l'oncologue Siddhartha Mukherjee dans son livre éponyme, reste la première cause de décès en Belgique après les maladies cardiovasculaires. Aux Pays-Bas, elle a même pris la tête. La quête de thérapies anticancéreuses innovantes dépasse la chimiothérapie et la radiothérapie. Peter Carmeliet (KU Leuven) se focalise sur l'angiogenèse tumorale. Dans les années 1990, il a découvert que la protéine VEGF (facteur de croissance endothélial vasculaire) joue un rôle clé dans la croissance des tumeurs en stimulant la formation de nouveaux vaisseaux sanguins, qui nourrissent la tumeur. Sur cette base sont nées des thérapies anti-angiogéniques qui « affament » la tumeur en bloquant ces vaisseaux. Ces approches ciblées ou moléculaires visent des molécules spécifiques impliquées dans le développement cancéreux.


Quel est l'avantage de cette approche ?
« La chimiothérapie classique frappe toutes les cellules en division : non seulement les cellules cancéreuses à prolifération rapide, mais aussi les cellules intestinales ou les globules rouges. Les thérapies moléculaires permettent une cible plus précise. Mais les cellules cancéreuses sont très diverses et adaptables. Une tumeur peut abriter des dizaines de sous-types cellulaires avec des mutations génétiques distinctes. Bloquer une molécule en active une autre via un mécanisme différent. Nous l'avons observé avec le VEGF : les tumeurs recourent à d'autres facteurs de croissance. En théorie, on pourrait tous les inhiber. »


Les anti-VEGF répondent-ils aux attentes ?
« Moins que prévu. Les patients se portent bien un temps, puis rechutent car le cancer s'adapte. Le gain de survie, bien que significatif, reste limité. Ce défi touche toutes les thérapies moléculaires. Nous affrontons un adversaire rusé et résilient. »


La spin-off Oncurious développe une thérapie anti-PlGF. Quel atout ?
« Nous visons le médulloblastome, tumeur cérébrale infantile. Le VEGF est essentiel aux tissus sains – nos souris sans VEGF ne naissaient pas. En revanche, l'absence de PlGF n'altère pas leur développement. Chez les enfants, ces tumeurs dépendent plus du PlGF. C'est une cible idéale. Les essais chez l'adulte montrent une bonne tolérance. Bientôt, nous testerons chez l'enfant. »


Comment identifier une cible thérapeutique ?
« Certains suivent la littérature. C'est ainsi pour le PlGF, initialement sous-estimé. J'ai parié que la nature ne le produisait pas pour rien. On peut aussi cribler gènes, protéines et métabolites pour détecter des marqueurs spécifiques, comme un gène suractivé dans un cancer du sein. »


Vous avez pivoté récemment.
« Oui. Bloquer une protéine a ses limites. Nous ciblons le "moteur" des cellules endothéliales : leur métabolisme, qui produit énergie et briques cellulaires. Sans carburant, pas de mouvement, même avec VEGF ou PlGF au volant. Contrairement à d'autres cellules, les endothéliales dépendent des acides gras pour synthétiser l'ADN nécessaire à la division. Inhiber cela stoppe l'angiogenèse. »


Les cellules ne contournent-elles pas cela ?
« Différence clé : les endothéliales sont génétiquement stables, moins mutantes. Nous n'agressons pas à dose maximale tolérée, favorisant l'adaptation cancéreuse. Nous dosons faiblement pour normaliser, pas paralyser. Une étude récente montre qu'une dose trois fois moindre surpasse la maximale. Moins soigner est parfois mieux – une idée freinée par la peur de sous-doser et l'industrie pharma. »


Et les métastases, cause de 95 % des décès ?
« Elles varient génétiquement de la tumeur primaire et entre elles. Les vaisseaux tumoraux sont anormaux : lacunaires, hypoxiques. Cela pousse à la métastase et facilite l'évasion. Normaliser l'oxygénation chez la souris réduit les métastases et le stroma conjonctif, "autoroute" des cellules cancéreuses. »


La tumeur ne profite-t-elle pas d'une meilleure vascularisation ?
« Contre-intuitif, mais peu de croissance supplémentaire. Détruire les vaisseaux ne marche pas ; les normaliser oui. Bonus : meilleure diffusion de la chimiothérapie. »


L'approche organoïdes de Hans Clevers complémente-t-elle vos thérapies ?
« Utile pour les cellules cancéreuses diversifiées, moins pour les endothéliales homogènes. Nous isolons des endothéliales tumorales humaines pour personnaliser. Cela booste l'efficacité et transforme le cancer en chronique. »


Combinaisons et personnalisation : coûts exorbitants ?
« Développement cher, minorité commercialisée. Marchés petits = prix élevés. Avastin ruine aux USA. Pire : idées prometteuses abandonnées pour raisons commerciales, comme la staphylokinase de Collen. »


Frustrant ?
« Absolument. Concurrence, simplification administrative et régulation des prix aideraient. »


Bureaucratie universitaire ?
« Problème majeur. Subventions européennes et éthique animale noient dans la paperasse. Gaspillage. »


Innover malgré la pression ?
« Oui. Risque-takers comme nous : 5 ans de galère avant Cell sur le métabolisme. J'adore ça. »

Peter Carmeliet et Hans Clevers débattront de l'avenir des thérapies anticancéreuses lors de Grey Cells le 2 novembre au STUK à Louvain.

« Soigner moins, c est parfois mieux » : les stratégies innovantes de Peter Carmeliet contre le cancer []