Chaque semaine, cinq étudiants tentent de se suicider, selon le rapport annuel de l’Unité de recherche sur le suicide de l’Université de Gand. En Flandre, les taux – trois suicides par jour tous âges confondus – figurent parmi les plus élevés d’Europe occidentale. Pourquoi ? Comment repérer les pensées suicidaires ?

Chaque semaine, cinq étudiants tentent de se suicider, d’après le rapport annuel de l’Unité de recherche sur le suicide de l’Université de Gand. En Flandre, trois suicides quotidiens tous âges confondus placent la région parmi les plus touchées d’Europe occidentale. Pourquoi ces pensées suicidaires émergent-elles ? Comment les identifier ?
À l’hôpital où j’exerce, j’ai connu trois suicides parmi des collègues médecins. Deux étaient gravement déprimés, dépendants et mis à l’inactivité. Leur geste n’a surpris personne. Le troisième, un interniste sympathique et attentif, a mis fin à ses jours de manière inattendue après sa consultation : découvert sans vie dans son bureau, une injection d’insuline au bras. Il dissimulait une dépression profonde.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime à un million le nombre de suicides annuels dans le monde. Pour chaque suicide réussi, une douzaine de tentatives ont lieu. Des centaines de personnes sont alors tourmentées par des pensées suicidaires. Le passage de la pensée à l’acte est crucial. Cornelis van Heeringen, professeur de psychiatrie à l’UZ Gent et expert en suicidologie, explique : les pensées suicidaires sont liées à la dépression ou d’autres troubles psychiatriques comme la schizophrénie ou l’anorexie. La dépression, très fréquente, s’accompagne souvent de ces idées (voir aussi « Qu’est-ce que la dépression ? »). Le suicide reste multifactoriel et souvent inconscient pour le patient. Une prédisposition héréditaire est toujours présente : un suicide familial double le risque pour les proches.
Le risque de suicide double en cas d’antécédent familial
À côté de la dépression et de l’hérédité, l’abus d’alcool est un facteur clé. « Les personnes désespérées y trouvent un réconfort temporaire, car l’alcool atténue l’anxiété », note van Heeringen. « Mais la combinaison dépression sévère + alcool + impulsivité forme un cocktail à haut risque suicidaire. »
Dans les gènes
La vulnérabilité génétique perturbe les neurotransmetteurs comme la sérotonine et la noradrénaline, favorisant impulsivité, agressivité ou désespoir.
Vous pourriez hériter d’une telle dysfonction cérébrale, ou l’acquérir via une malnutrition fœtale, négligence ou maltraitance infantile.
Une étude néo-zélandaise de 2003 identifie deux variantes du gène transporteur de sérotonine (« gène suicide ») : long et court. Les porteurs de deux versions longues résistent aux traumas. Avec une ou deux courtes, le risque explose face aux expériences négatives.
Le Pr van Heeringen étudie le cerveau des personnes vulnérables via IRM. Chez 39 déprimés exposés à des visages en colère, les ex-tentateurs de suicide réagissaient avec une peur exacerbée. Ils surestiment les menaces et peinent à activer les zones de résolution de problèmes.
Van Heeringen : « Les visages hostiles activent le cortex orbitofrontal (douleur émotionnelle), vite contrebalancé par le cortex dorsolatéral (résolution). Chez les suicidaires, la réaction négative est intense et persistante : ils ne trouvent pas d’issue. » Les causes neuronales précises restent floues, visibles aussi dans d’autres troubles.
Automutilation
Signaux d’alerte majeurs : antécédent suicidaire ou automutilation (grattage). Un jeune sur trois y pense, un sur dix passe à l’acte. Le grattage soulage temporairement la douleur psychique. C’est un fort prédicteur, comme l’overdose d’aspirine (voir « 1 jeune Flamand sur 10 s’automutile »).
Les jeunes suicidaires cumulent dépression, troubles comportementaux et addictions. Symptômes adolescents : absentéisme scolaire, isolement. Familles dysfonctionnelles, maltraitance, influence médiatique (voir « le suicide est contagieux »).
Le traitement cible les problèmes concrets, la dépression, addictions et gestion de la colère.

Après le suicide de Marilyn Monroe, +12 % aux USA. Kurt Cobain, présenté comme malade, n’a pas déclenché d’épidémie.
Les seniors parlent peu de leurs idées suicidaires : veuvage, solitude, dépression, alcool. Comportements rigides, méthodes létales (pendaison, armes). Ratio tentatives/suicide : bas chez eux (vs. 20 général, 100+ ados).
Hommes âgés x3 vs femmes ; veuvage majore le risque. Fatigue de vivre ou euthanasie. Protection : liens sociaux, santé. Le généraliste est clé : 50 % des seniors suicidés l’ont vu une semaine avant.
La psychothérapie est taboue en Flandre : préférence pour les pilules
Groupes à risque : seniors, célibataires, alcooliques, toxicomanes, cancéreux, endeuillés (risque x2 post-perte enfant). Médecins (surtout femmes), soignants, pharmaciens, vétérinaires, agriculteurs : accès facile aux moyens.
« Mécanismes identiques jeunes/seniors : vulnérabilité + dépression + rejet social (chômage, harcèlement, etc.) », dixit van Heeringen. Le suicide suit un gradient socio-économique.
Réseau social
Émile Durkheim (1897) : mariage protège, cohésion sociale prévient. Confirmé : réseaux amis/famille baissent le risque (mariage > pour hommes). Veufs néerlandais + vulnérables que veuves.
Flandre vs Pays-Bas
Flandre : 16,1/100 000 (2007, ~3/jour, sous-estimé). Finlande pire. Pic hommes 45-60 & 80+ ; femmes 40 ans. Pendaison dominante.
1/60 Flamands a tenté ; estimations 240/100 000 tentatives/an (40/jour).
Pays-Bas : 8,7/100 000. Flamands : + automutilation, moins psy/pro, + alcool/pilules. Tabou mental ; moins de réseaux/divorces.
Prévention
Plan flamand 2006-2010 : former pros (GP clé : 40 % contacts semaine avant). Questions : plans ? Antécédents ? Alcool ? TCC efficace. Destigmatiser, réduire délais CCS.
Pour proches : gérer culpabilité via groupes/thérapie. Belgique : 1813 ou zelfmoord1813.be. NL : 113 (0900-0113 ou 113.nl).
Article initialement paru dans Eos, juin 2010.
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