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Elisabeth Bik : « Je ne trouve que les erreurs stupides » dans les articles scientifiques

Pendant des années, Elisabeth Bik a scruté des images suspectes dans des publications scientifiques, souvent avec succès. La semaine dernière, elle a identifié des irrégularités dans les travaux du groupe de recherche dirigé par l'experte en cellules souches Catherine Verfaillie. « Je sais que je nuis à certaines personnes, mais je ne peux pas détourner le regard », confie-t-elle.

Elisabeth Bik a repéré des images problématiques dans plusieurs articles signés Catherine Verfaillie, comme l'a rapporté Eos la semaine passée. Cela inclut des publications déjà retirées ou corrigées, mais aussi de nouvelles découvertes. La KU Leuven a lancé une enquête. Entre-temps, Bik enchaîne sur d'autres cas. « J'ai tant de signalements que je dois passer au suivant rapidement. » Il y a quelques semaines, elle a décelé des anomalies dans plus de cinquante articles du scientifique chinois Xuetao Cao. Cette enquête est toujours en cours.

En quelques années, Bik est devenue une détective des images respectée, partageant ses trouvailles avec ses abonnés sur Twitter et PubPeer, plateforme d'examen post-publication. Tout a commencé en 2013 pour cette microbiologiste néerlandaise, alors à l'université de Stanford et dans des biotech : « C'est là que mon intérêt pour le plagiat s'est éveillé. J'ai cherché une phrase dans l'un de mes papiers et j'ai été accro. Peut-être n'aurais-je jamais commencé si ça n'avait pas marché tout de suite. »

Bik a examiné plus de 20 000 articles et trouvé des images « problématiques » dans près de 4 % d'entre eux.

Remarquant une image dupliquée un an plus tard, elle s'est penchée sur les manipulations. « J'ai lu une centaine d'articles par plaisir et vu vite des anomalies. Pour quantifier le problème, j'ai adopté une approche systématique. Les choses ont alors dérapé. » (rires) En 2020, Bik a analysé plus de 20 000 articles, détectant des images problématiques dans environ 4 %.

Quels types de problèmes identifiez-vous ?

« J'en distingue trois. D'abord, la même image répétée deux fois dans un article. Ensuite, un chevauchement entre images, ou une rotation/miroir à 180°. Plus subtil, mais visible à l'œil exercé. Enfin, des répétitions internes, comme la même cellule ou bande protéique multipliée, tel un arbre ou nuage dupliqué sur une photo. »

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Quelle est la part d'intentionnalité ?

« Les duplications simples peuvent être des erreurs : images similaires mal triées. Pour les deuxièmes et troisièmes types, l'intention est probable. On ne pivote pas une image par accident, et les doublons internes défient l'explication honnête. »

« J'ai développé un flair pour les manipulations intentionnelles »

« Mais d'autres explications existent parfois, comme des tranches de tissu collées ou une tache de microscope. Je ne connais pas tout. C'est pourquoi je partage sur Twitter : pour recueillir des avis. Je n'accuse pas de fraude hâtivement. Après tant d'articles, j'ai affiné mon intuition. »

Pourquoi un scientifique manipulerait-il ?

« Souvent par paresse : réutiliser une image pour un contrôle, évitant une vérification fastidieuse. Ou une expérience ratée remplacée par une autre via Photoshop, ajustant cellules ou protéines pour coller aux hypothèses. »

« Je ne tranche pas sur les faits, juste sur les similarités suspectes, laissant place à des explications légitimes. »

Quelles anomalies dans les travaux de Verfaillie ?

« Quatre articles avec duplications identiques pour expériences distinctes. Onze avec chevauchements/rotations, trois avec répétitions internes. »

Votre analyse montre une hausse du problème.

« La tricherie est devenue plus facile avec Photoshop »

« Oui. Nos articles les plus anciens datent de 1996. Photoshop existait, mais les labs utilisaient peu le numérique. Avant, on envoyait pellicules physiques. Les images digitales ont tout facilité. »

Quelle est votre méthode ?

« J'observe. » (rires)

Combien d'articles au total ?

« Entre 50 000 et 60 000, environ. Je ne compte pas précisément. »

Collaborez-vous avec d'autres ?

« Je fais partie d'un groupe de six experts anonymes pour échanger. J'utilise mon nom sur PubPeer, mais aussi des pseudos. »

Pourquoi l'anonymat ?

« Ce travail expose à des risques : carrière, sécurité, surtout dans certains pays. »

« Quelqu'un pourrait me poursuivre ou incendier ma maison »

« Critiquer des centaines d'articles irrite. Un seul offense pourrait réagir violemment. »

Réactions négatives fréquentes ?

« Une fois, un scientifique a posté mon adresse sur PubPeer – supprimée vite. Effrayant. »

Et positives ?

« Deux tiers sans réponse. Excuses boiteuses (« le stagiaire ») ou dénégations. Moins de 10 % : « Merci, on vérifie. » Rarement sur PubPeer. »

« On m'a prévenue de hackers chinois. Rien pour l'instant. Cao est puissant, soutenu par Pékin. En Chine, critiquer bloque les RS. Le blâme ira sur un junior. »

C'est courant ?

« Oui, facile de sacrifier l'exécutant. »

« Les juniors dépendent de leurs chefs. La pression pousse à tout »

« Les PI fixent le ton. Exiger la perfection sans tolérer l'échec incite à tricher. Les jeunes, dépendants pour leur carrière dans un monde compétitif, cèdent. Les responsables doivent valoriser l'honnêteté. »

Quels succès majeurs ?

« Détecter une anomalie dans Nature ou Harvard, invisible à des millions. Récemment, duplication chez Harvard – en cours. Comme une chasse aux œufs : gratifiant ! »

« Une rétractation est un succès pour la science »

« Une rétractation protège la science : résultats fiables essentiels. »

« Mon travail blesse, je le sais. Mais ignorer les tops journals ? Impossible. Des recherches entières en dépendent. Si falsifiées, tout s'effondre. »

« Comme le dopage chez Armstrong : douloureux, mais purificateur pour le sport... et la science. »

Évolutions positives ?

« Oui, revues embauchent des experts comme moi. Je sensibilise : tout le monde peut aider, étudiants inclus. Mais le problème est sous-estimé. Je vois les gaffes ; les malins s'adaptent. On court après. »

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