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Addiction aux analgésiques opioïdes : la menace grandissante en Europe

La crise des opioïdes fait des dizaines de milliers de victimes aux États-Unis. L'Europe est désormais menacée. Des surdoses mortelles d'analgésiques sont déjà signalées aux Pays-Bas et en Belgique. Comment stopper cette épidémie naissante ?

Image : Des Américains manifestent contre Purdue Pharma, fabricant d'OxyContin, en brandissant des photos de leurs proches décédés d'une surdose d'opioïdes.

Cet article a été publié en février 2020 dans Psyche&Brain.

Les douleurs musculaires, la fatigue et les maux de tête tourmentaient Sofie* (58 ans) depuis longtemps. Diagnostic : fibromyalgie. On lui prescrit du paracétamol associé à de la codéine, un opioïde. « Cela m'apportait une énergie surprenante. Bientôt, je ne pouvais plus m'en passer. Dès que l'alarme du réveil sonnait, je prenais deux comprimés pour démarrer la journée. Vers 10 heures, au travail, une seconde dose. Consciente de la puissance du médicament, je respectais scrupuleusement la prescription : deux comprimés, quatre fois par jour. »

Doublement de la consommation

Sofie n'est pas un cas isolé. La consommation d'opioïdes explose. Aux Pays-Bas, le nombre d'utilisateurs a doublé en dix ans. En 2017 (dernières données disponibles), 7,5 % de la population néerlandaise a reçu une ordonnance pour ces analgésiques. La Belgique suit la même tendance : près de 10 % de la population en consomme désormais. « La hausse est indéniable, et la Belgique est parmi les pires élèves », note le pharmacologue Hans De Loof (Université d'Anvers).

Addiction aux analgésiques opioïdes : la menace grandissante en Europe

Selon De Loof, ces chiffres sous-estiment la réalité : les opioïdes circulent aussi sans ordonnance obligatoire. Une recherche Google sur « tramadol sans ordonnance » mène instantanément à des sites promettant une livraison express de pilules.

Les hôpitaux et centres de désintoxication confirment les risques. Aux Pays-Bas, les hospitalisations pour surdose ont triplé en dix ans, les traitements pour addiction ont presque doublé (5,6 pour 100 000 habitants). En 2017, 111 Néerlandais sont morts d'une surdose d'opioïdes, soit le double d'il y a dix ans. Pour la Belgique, aucun chiffre officiel, « mais des décès sont probables », estime De Loof.

Plus de douleur ou plus d'attention ?

Les opioïdes, famille de la morphine (voir encadré « Comment fonctionnent les opioïdes »), se déclinent en tramadol, oxycodone, fentanyl (Contramal, Oxynorm, Durogesic). Ils s'associent souvent au paracétamol, comme chez Sofie, ou existent en sirop antitussif à base de codéine.

Initialement réservés aux douleurs intenses (cancer terminal), ils excellent contre les douleurs aiguës. Aucune preuve ne valide leur efficacité pour les douleurs chroniques. Au contraire : une étude de l'Université du Minnesota sur 240 patients (douleurs dorsales/articulaires) montre que la gabapentine soulage mieux, avec moins d'effets secondaires.

« L'erreur originelle de l'épidémie actuelle est l'échelle de douleur de l'OMS en 1996 », analyse De Loof. « Destinée à soulager les cancers terminaux malgré le tabou de la morphine, elle a été détournée pour les douleurs chroniques. »

« Je me promenais comme un zombie. Ma fonction intestinale était tellement perturbée que je ne pouvais aller aux toilettes que tous les neuf jours. »

Depuis, la douleur bénéficie d'une attention accrue. « Les directives insistent sur son traitement, y compris non cancéreux », précise l'expert en addictions Geert Dom (Université d'Anvers).

Un Belge ou Néerlandais sur cinq souffre de douleurs chroniques (plus de trois mois, sans cause claire). Les cliniques de la douleur débordent, favorisant les prescriptions puissantes.

Médecins sous pression

Les séjours hospitaliers raccourcissent, les laboratoires (surtout américains) vantent la sécurité des opioïdes, et les patients exigent de « fonctionner ». « Ils quémandent : 'Docteur, ne réduisez pas, je ne pourrai pas me lever' », observe Dom.

Sofie obtenait facilement des renouvellements. Dépressive, un psychiatre la passe à la méthadone, plus forte. « Il m'a dit d'aller chez le généraliste pour les ordonnances. Elle n'a jamais contesté. »

De Loof cite une étude américaine : les généralistes prescrivent plus d'opioïdes en fin de consultation, plus rapide que des alternatives.

Sofie atteignait 120 mg de méthadone/jour. « Zombie, je ne m'en rendais pas compte. Constipation extrême : toilettes tous les neuf jours. »

Se débarrasser d'une dépendance aux analgésiques est aussi dur qu'avec l'héroïne.

Le risque de dépendance varie de 3 à 8 %, soit des dizaines de milliers de cas aux Pays-Bas et en Belgique. Addiction physique en semaines (sevrage : sueurs, vomissements). « Pire : la psychologique, où l'on consomme par anticipation ou stress », dit Dom.

Douleur cérébrale

Facteurs de risque : antécédents addictifs, traumas infantiles (« perturbent immunité et stress », note Dom), troubles psy (« opioïdes apaisent douleur physique ET émotionnelle »). Tolérance rapide à l'analgésie, doses croissantes.

Effets secondaires : somnolence, troubles cardiaques/respiratoires. Surdose fatale : tolérance analgésique plus rapide que respiratoire.

Sevrage infernal

Arrêter est aussi ardu qu'avec l'héroïne. Problème : déni des patients (« Je combats juste la douleur »).

« Mon mari insistait, je minimisais. Grâce aux pilules, je travaillais, menais maison. Ce n'est qu'avec mon fils que j'ai accepté », raconte Sofie.

En 2013, cure psychiatrique : sevrage en dix semaines (méthadone, antidépresseurs, sédatifs). « Enfer : fruits/yaourts seulement, -30 kg, insomnie, palpitations. Mais succès : douleurs parties ! »

Explication : hyperalgésie induite par opioïdes à long terme.

« Pas idéal pour tous. Mieux : ralentir en clinique douleur, intégrer addictologie », préconise Dom.

Comment fonctionnent les opioïdes

Préparés à partir d'opium ou synthétiques (codéine, morphine, oxycodone, tramadol, fentanyl). Formes : comprimés, patchs, sprays, injections.

Activant récepteurs opioïdes (cerveau, moelle, intestins) : bloquent douleur, causent constipation/somnolence/euphorie (dopamine libérée). Efficaces court terme ; long terme : hyperalgésie possible.

Prévention : emballages réduits

« Solutions simples : paquets hebdomadaires (pas 30 pilules) », dit De Loof.

Dom : « Directives pour doses minimales, questionnaires risque. Stop au 'doctor shopping' et 'pharmacy shopping' via dossiers partagés obligatoires. »

Aux USA, mesures ont réduit prescriptions/décès (morphine/codéine/oxycodone), mais fentanyl explose sur marché noir.

Quand les opioïdes sont utiles

Indispensables douleurs aiguës sévères, parfois chroniques. « Jamais forcer l'arrêt », insistent experts.

Joëlle (41 ans) : « 18 ans de fatigue/douleurs. Oxycodone (40-120 mg/jour) sauve ma vie. Je dose précisément, évite préventif. Compléments : kiné, psycho (acceptation douleur). »

« Vérifier origine douleur ; opioïdes sans cause pire parfois », conseille Dom.

Alternatives

Approche multidisciplinaire : kiné, psycho, ergo, social. « Douleur globale : physique/psy/social », dit De Loof.

Thérapies : TCC, mindfulness, ACT (efficacité variable). En vue : stimulation cérébrale, kétamine, cannabis (preuves limitées), opioïdes « light ».

Autres analgésiques ? Moins addictifs, mais paracétamol (foie), AINS (estomac).

« La hausse est indéniable, la Belgique parmi les pires élèves. »

À long terme

Sofie, clean depuis six ans : sport, compléments, antidépresseur, paracétamol occasionnel.

« Réalisme : non-pharma d'abord (exercices, sommeil). Puis psycho. Médicaments en dernier recours », conclut De Loof. « Médecins : viser vie supportable sans risques mortels. Manque d'experts global. »

*Sofie est un pseudonyme.

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