Le maillot de bain est bien plus qu'un simple vêtement : c'est un baromètre des mœurs sociétales et un témoin de l'émancipation des femmes au fil des siècles.
En 1907, la nageuse australienne Annette Kellerman est arrêtée pour indécence à Boston. Elle portait un maillot une pièce, similaire à celui des hommes, couvrant les jambes jusqu'aux genoux. « Comment une femme pourrait-elle nager avec tous ces haillons ? Les maillots féminins représentent un danger plus grand que la noyade ! », plaide-t-elle devant le tribunal. Victime de poliomyélite dans l'enfance, Annette s'était cousue elle-même ce costume pratique pour ses entraînements. Marathonienne, star de cinéma et avocate du sport féminin, elle défendra toute sa vie des tenues adaptées et confortables pour les femmes.
Sur la terre ferme
Au début du XXe siècle, les plagistes copiaient encore leurs tenues de ville. Les femmes et les hommes se rendaient à la plage entièrement vêtus, évitant l'eau jugée impure. Ce n'est qu'à la fin du XVIIIe siècle que les bains de mer gagnent en popularité. En 1752, le Dr Richard Russell publie Utilisation de l'eau de mer dans les maladies des glandes, vantant ses vertus contre la jaunisse ou la goutte.
La natation est redécouverte par les Britanniques en Polynésie au XVIIIe siècle. En Europe, les plaisirs marins se limitent d'abord à la promenade sur les jetées. Dès le XVIIIe siècle, les élites fréquentent les thermes comme Bath ou Spa pour soigner leurs maux, parier et socialiser. Peu à peu, les stations balnéaires émergent : Brighton (1730), Cannes (fondée en 1834 par Lord Brougham). Le chemin de fer démocratise l'accès aux côtes, comme la ligne Bruxelles-Ostende (1838).
Pourtant, plonger dans l'eau reste rare : la culture balnéaire privilégie la parade sur la plage, avec tenues citadines intactes.
Pudeur et protocole
Les premières images de baigneuses datent de 1813 au Yorkshire : escortées par des serviteurs, elles entrent dans l'eau depuis des cabines roulantes. Les « plongeuses » comme Martha Gunn à Brighton aidaient les dames à « tremper » quelques minutes, selon un protocole strict.
Les plages étaient ségrégées jusqu'en 1901 en Grande-Bretagne. Les femmes portaient des tenues complètes jusqu'en 1850 : jupes lestées de plomb, pantalons bloomers, bas et bottes. Les maillots masculins en laine lourde pesaient jusqu'à 10 kg mouillés. Chapeaux et bonnets protégeaient la peau pâle, idéale de l'époque.
En 1922, à Chicago, des femmes sont arrêtées pour avoir montré plus de 25 cm de jambe. La coupe « Princesse » (1880) unifie chemisier et pantalon sous une jupe ample.
L'exercice est sain
Fin XIXe siècle, la natation devient sport olympique (hommes torse nu dès 1936). Dans les années 1920, les maillots raccourcissent : débardeurs sans manches jusqu'au genou, adaptés à la silhouette garçonne. Coco Chanel popularise le bronzage et les maillots pyjama. Des couturiers comme Patou, Lanvin ou Schiaparelli intègrent les maillots à la haute couture.
Hollywood et l'Art déco glamourisent les coupes : Lastex (1925) et Lycra révolutionnent le confort. Les années 1930 voient collants, fourreaux et maillots deux pièces.
Vers plus de liberté
En 1932, Jacques Heim lance l'« Atome ». En 1946, Micheline Bernardini présente le bikini à la Piscine Molitor, provoquant un scandale mondial. Les mosaïques romaines (IVe siècle) prouvent son ancienneté, mais il explose dans les années 1960 avec Brigitte Bardot et Ursula Andress.
Rudi Gernreich invente le monokini (1964). Les années 1970 voient les microkinis. Aujourd'hui, bikinis, tankinis, burkinis et looks rétro coexistent, reflétant diversité et cycles de la mode.
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