Que viennent faire trois chercheurs de l'Université d'Anvers (UAntwerp) avec la puissance de calcul des consoles de jeux ? Ils enseignent aux ordinateurs à comprendre le comportement humain. « Le langage reflète l'essence de notre humanité », affirment-ils.
Comment un modérateur de forum en ligne repère-t-il une insulte parmi des milliers de conversations ? Comment les parents détectent-ils le cyberharcèlement subi par leur adolescent sur les réseaux sociaux, ou les signes de pensées suicidaires ? Ces situations critiques se multiplient, laissant parents et enseignants démunis. La solution ? Confier la tâche à l'ordinateur, selon les experts du centre CLiPS (Computational Linguistics and Psycholinguistics), fondé en 2003.
Leur outil innovant, en développement, identifie le cyberbullying et évalue les signes de dépression à partir des publications en ligne. Intégré comme un filtre antivirus dans les chats ou réseaux sociaux, il alerte modérateurs, parents ou enseignants en cas de problème.
Ce travail s'inscrit dans le projet AMiCA, mené avec l'UGent et la KU Leuven, qui repère aussi les comportements sexuellement inappropriés. Pas pour surveiller les discussions intimes, mais pour vérifier l'identité : un profil prétendant être une fille de 15 ans n'est-il pas un prédateur ? L'analyse linguistique du langage utilisé le révèle.

Cette science, issue de la linguistique computationnelle du CLiPS, repose sur l'intelligence artificielle. Elle permet à un ordinateur de comprendre si un utilisateur est un homme mûr, un adolescent déprimé ou autre.
« Tout commence par un corpus de textes étiquetés comme insultants, que nous injectons dans l'ordinateur », explique Walter Daelemans, responsable de CLiPS. « Une tâche ardue », ajoute Guy De Pauw. « Nous avons visité une douzaine d'écoles pour des jeux de rôle sur le harcèlement, collectant les expressions typiques. » Ainsi, l'IA réagit aux mots-clés, mais va plus loin.
« Traiter quelqu'un de 'bâtard' peut être taquin ou insultant selon le contexte », note Daelemans. « L'ordinateur doit l'analyser. Et plus : 'salope' est une insulte ; 'salope idiote' l'est aussi dans le même cadre », précise Mike Kestemont.
Un ordinateur qui interprète le contexte ? Oui ! Des études montrent qu'après visionner des vidéos YouTube, une IA a généré l'image d'un chat qu'elle n'avait jamais vu. Pareil pour Google News : sans connaître la langue, elle a regroupé mots par catégories via le contexte.
« Cela requiert une puissance de calcul massive, fournie par les GPU des consoles de jeux », explique De Pauw. « Ils traitent des matrices complexes en millisecondes, mimant le cerveau via des réseaux de neurones. »
Les consoles de jeux calculent des matrices complexes en millisecondes, comme notre cerveau.Guy De Pauw
« Nous modélisons le cerveau humain, avec intuition et bon sens », confirme Daelemans. Percée récente : une IA bat un champion au Go, jeu d'intuition par excellence. À l'UAntwerp, des robots aident les enfants autistes en adaptant leur comportement au contexte.

Paradoxalement, l'ordinateur prouve l'importance du langage pour notre humanité. « Le langage nous distingue ; il reflète nos émotions », sourit Daelemans.
« Étudier le texte était ardu, mais c'est l'avenir », rappelle Kestemont. Google investit des milliards en linguistique computationnelle. Vingt ans après Lernout & Hauspie, le langage reste le défi majeur de l'IA.
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