Le long de la côte atlantique, au large de New York et du New Jersey, une vaste zone océanique – deux fois et demie la taille de New York – a été louée par le gouvernement américain à six sociétés énergétiques. Leur objectif unique : transformer ces 488 000 acres d'eau en parcs éoliens offshore pour fournir une énergie renouvelable aux deux États.
Le Bureau of Ocean Energy Management (BOEM) a annoncé cette vente le 23 février, après 64 tours d'enchères, pour la zone dite New York Bight. Il s'agit de la plus grande zone marine jamais mise aux enchères aux États-Unis, pour un montant record de 4,37 milliards de dollars. Si ce prix a fait les gros titres, l'argent n'est que la partie visible de l'iceberg. Les défis techniques à venir sont bien plus complexes.
Érigée à des kilomètres des côtes, la construction de centaines d'éoliennes hautes de plusieurs centaines de pieds représente un défi colossal. Le projet Bight vise à produire de 5,6 à 7 gigawatts (GW), assez pour alimenter plus de 1,9 million de foyers, contribuant à l'objectif national de l'administration Biden : 30 GW d'énergie éolienne offshore d'ici 2030 (plan "30 par 30"). Cela implique l'installation de 2 100 éoliennes et fondations, plus de 6 800 miles de câbles, et la construction de navires spécialisés, selon le National Renewable Energy Laboratory (NREL).
Parallèlement, l'industrie éolienne offshore investit massivement dans une chaîne d'approvisionnement nationale : usines, modernisation de ports, navires et formation de la main-d'œuvre, d'après un rapport de l'American Clean Power Association.
La route est encore longue. "La chaîne d'approvisionnement éolienne offshore aux États-Unis est naissante", explique Brandon W. Burke, consultant en gestion chez Ramboll, firme danoise experte en énergie éolienne offshore. "Elle se développe rapidement grâce à l'alignement fédéral et étatique, mais beaucoup reste à faire."
Deux projets pilotes existent déjà dans les eaux fédérales américaines : le parc de Block Island (30 MW pour le Rhode Island) et le projet Coastal Virginia Offshore Wind (12 MW pour Virginia Beach).
Comme ces initiatives, le Bight est proche des côtes et des zones à forte demande électrique. Il bénéficie de ports adaptés à la fabrication et d'un réseau de transmission capable d'absorber les flux. New York et le New Jersey visent respectivement 9 GW et 7,5 GW d'ici 2035, rendant le site idéal.

La ferme repose sur le plateau continental atlantique peu profond, permettant des fondations fixes : tubes ou treillis en acier ancrés au fond marin, sur lesquels sont montées les éoliennes. Des fondations flottantes, ancrées par chaînes, conviennent mieux aux eaux profondes comme la côte Ouest.
Compte tenu de leur taille – une pale peut mesurer 107 mètres (351 pieds), soit plus de 124 battes de baseball bout à bout –, les composants sont assemblés en port pour limiter le temps en mer.
Des hautes eaux jusqu'à trois milles nautiques, la juridiction relève des États, permettant à New York et au New Jersey de développer leurs chaînes d'approvisionnement, note Burke.
Chaque projet nécessite environ 27 navires spécialisés : préparation des fonds, pose de câbles, navires de service (flotteurs). Le principal goulot d'étranglement aux États-Unis est le manque de navires d'installation d'éoliennes (WTIV). L'an dernier, Dominion Energy a commandé le Charybdis pour 500 millions de dollars, premier WTIV sous pavillon américain. Long de 144 mètres et utilisant 14 000 tonnes d'acier domestique, il est en construction dans le golfe du Mexique.

Le Charybdis comblera un vide, réduisant la dépendance à l'Europe. Équipé de jambes mobiles et de grues, il servira les projets Revolution Wind, Sunrise Wind (Ørsted et Eversource) et Coastal Virginia Offshore Wind (176 turbines, 2,6 GW).
L'Europe et l'Asie avancent : Belgique, Danemark, Allemagne et Pays-Bas visent 150 GW d'ici 2050. Les États-Unis doivent accélérer leur production nationale pour rester compétitifs.
"Il faut fabriquer ici ces composants majeurs", insiste Burke. "Sans stratégie industrielle globale, les États-Unis ne seront pas leaders."
Les États-Unis mobilisent fonds fédéraux, lois et politiques locales. La loi sur les infrastructures alloue 2,25 milliards de dollars sur cinq ans pour moderniser les ports, face au changement climatique.
"La chaîne d'approvisionnement éolienne offshore aux États-Unis est naissante. La réalité est qu'il y a beaucoup de travail à faire."
Brandon W. Burke, consultant en gestion chez Ramboll
New York et le New Jersey investissent des millions dans les ports pour attirer le privé. Sans cet effort public-privé, pas de chaîne d'approvisionnement à grande échelle.
"Les développeurs investissent déjà des milliards dans les infrastructures, avant même les plans de construction", note Claire Richer, directrice des affaires fédérales chez American Clean Power.
Ces investissements généreront un boom emploi : plus de 70 000 postes d'ici 2030 pour 30 GW, majoritairement syndiqués, selon l'administration Biden. Les développeurs de Nouvelle-Angleterre ont déjà signé 15 accords.
Ces contrats garantissent sécurité, santé, retraites et salaires décents, explique Mariah Dignan, directrice régionale de Climate Jobs New York. Une industrie syndiquée soutiendra familles et communautés.
Pour que l'éolien offshore devienne un pilier, la main-d'œuvre locale est clé : formation et sensibilisation pour bâtir la confiance. Si la fabrication suit le rythme des financements, les 30 GW ne seront que le début d'une révolution éolienne.
Correction (23 mai 2022) : Cette histoire corrige l'orthographe du nom de Mariah Dignan. Nous regrettons l'erreur.