Une sous-population d'ours polaires récemment découverte dans le sud-est du Groenland a développé une stratégie de survie dans des conditions chaudes similaires à celles prévues pour une grande partie de l'Arctique d'ici la fin du siècle, selon une étude publiée le 16 juin dans Science.
Le réchauffement climatique réduit la banquise, essentielle à la survie des ours polaires. Pourtant, ces ours robustes exploitent la glace d'eau douce des glaciers côtiers comme plateformes de chasse aux phoques toute l'année. Ces glaciers pourraient constituer des "refuges climatiques" jusque-là méconnus, affirment les chercheurs.
"Notre étude révèle une sous-population d'ours polaires inédite et hautement isolée sur la côte sud-est du Groenland, qui survit de manière exceptionnelle", explique Kristin L. Laidre, biologiste marine à l'Université de Washington à Seattle. "Ces ours pourraient nous éclairer sur l'avenir de l'espèce."
Bien que la glace glaciaire permette aux ours d'occuper des fjords sans glace de mer pendant plus de huit mois, cet habitat reste rare dans l'Arctique. "La glace des glaciers aide un petit nombre d'ours à tenir plus longtemps face au réchauffement, favorisant la persistance de l'espèce, mais elle n'est accessible qu'à une minorité", tempère Laidre.
L'équipe a identifié ce groupe unique en analysant plus de trois décennies de données : ours capturés, échantillons de chasseurs de subsistance, colliers GPS, ADN et démographie le long des 2 900 km de côte est du Groenland.
À leur surprise, les ours du sud-est ne se mélangent pas à ceux du nord et sont génétiquement distincts des 19 sous-populations connues. "Ce sont les ours polaires les plus génétiquement isolés au monde", souligne Laidre.

Cette isolation remonte à des siècles, due à un relief escarpé : fjords, montagnes, glaciers étroits, calotte glaciaire à l'ouest, eaux libres du détroit du Danemark à l'est, et courant côtier rapide. Cela limite les échanges et la reproduction.
La banquise côtière ne persiste que de février à fin mai, laissant les ours sans glace de mer plus de 250 jours par an, soit plus de 100 jours au-delà de leur jeûne maximal.
Ailleurs, les ours migrent ou remontent vers le nord en été. Ici, le mélange glaciaire (eau douce des glaciers) permet une chasse stationnaire annuelle.
Certains ours restent dans le même fjord des années ; 11 ont été observés dérivant au sud puis regagnant leur fjord en 1-2 mois.
La population est estimée à plusieurs centaines d'individus, mais son évolution reste inconnue. "Une surveillance accrue est nécessaire", insiste Laidre.

Préserver cette sous-population est crucial pour la diversité génétique et la compréhension des impacts climatiques. Les mélanges glaciaires existent aussi au Groenland et à Svalbard, propices aux phoques annelés.
Cependant, "la perte de banquise reste la menace principale", rappelle Laidre. Même ces refuges risquent de disparaître avec la fonte glaciaire.
"L'action climatique est primordiale pour l'avenir des ours polaires", conclut-elle.
Robert Newton, géochimiste à l'Observatoire Lamont-Doherty (Université Columbia), salue l'analyse exhaustive. "Les ours peuvent survivre sans banquise de mer via des plateformes alternatives ; les glaciers mettront des siècles à fondre. L'espèce pourrait persister, malgré des pertes locales."
Les adaptations en aval de la chaîne alimentaire (phoques, poissons...) restent à étudier. Ces refuges pourraient sauver l'espèce jusqu'à une stabilisation climatique.
"Si nous maîtrisons les gaz à effet de serre, la banquise reviendra rapidement. Protéger ces refuges préserve l'avenir", ajoute Newton.
[]