FRFAM.COM >> Science >> Espacer

Kees de Jager : « Au début, le Soleil ne m’intéressait guère » – Parcours d’un astronome légendaire

Kees de Jager vit depuis plusieurs années à Texel, l’île des Wadden où il est né. Nous le rencontrons à Utrecht, où il donne une conférence sur le Soleil et le climat terrestre, et surtout sur leur lien étroit. « Je voulais redonner à l’observatoire. Le public paie un modeste droit d’entrée pour mes conférences, que je donne gratuitement, ce qui aide le directeur à boucler ses fins de mois, en complément des subventions. » L’ancien observatoire universitaire de Sonnenborgh, installé dans une forteresse du XVIe siècle, est aujourd’hui un musée où les visiteurs peuvent observer les étoiles au-dessus d’Utrecht certains soirs. Pour De Jager, ce fut longtemps sa maison. Il nous reçoit dans un grenier aménagé en salle de conférence. Pendant la Seconde Guerre mondiale – l’astronome en parle avec une pointe de fierté –, il s’y est caché un temps des Allemands. « J’ai vécu plus de deux ans dans le sous-sol de l’observatoire avec un camarade de classe, jusqu’à ce que nous nous disputions et que je monte m’isoler dans ce grenier. »

Qu’est-ce qu’un étudiant en physique a bien pu faire pour se cacher ?

« En 1943, j’avais juste terminé mon examen de candidature en physique quand un attentat contre les Allemands, attribué à des étudiants, a eu lieu. Certains suspects ont été envoyés en camps de concentration aux Pays-Bas. Les Allemands ont exigé une déclaration de loyauté des autres. Ceux qui n’ont pas signé ont été arrêtés et déportés en Allemagne comme travailleurs forcés. Je refusais de signer, mais je ne voulais pas non plus partir. J’ai donc rejoint la clandestinité. Le directeur intérimaire de l’observatoire, qui remplaçait le physicien solaire belge Marcel Minnaert (lui-même interné), nous a hébergés dans une petite chambre au sous-sol. Nous devions nous y terrer la journée. Seuls après 18 heures, nous pouvions sortir cuisiner. Mon père, qui avait une clé, nous apportait un colis de nourriture chaque semaine. »

« Après six mois dans cette pièce exiguë, mon compagnon Hans Houtkamp a déclaré ne plus supporter de voir mon visage. Je suis alors monté dans ce grenier. Deux semaines plus tard, la tempête était passée et j’ai pu redescendre. Une chose est sûre : il faut être de très bons amis pour cohabiter ainsi plus d’un an. Nous y sommes restés jusqu’à l’hiver de la faim de 1944. À ce stade, se cacher n’avait plus de sens – tous les étudiants étaient raflés pour l’Allemagne. Je me suis alors terré chez moi, sous le parquet du salon. Mais la clandestinité avait un avantage : rien d’autre à faire qu’étudier. Nous avions une belle avance sur les autres à la reprise. »

« Je pensais qu’il restait peu de choses passionnantes à découvrir dans notre système solaire.»Kees de Jager

Comment êtes-vous entré dans la physique solaire ?

« Tout le mérite en revient à Marcel Minnaert. Lors de mes études de physique à Utrecht, ses conférences m’ont immédiatement orienté vers l’astronomie. Mais c’est un vaste domaine. Au début, le Soleil ne m’attirait pas. Je croyais qu’il ne restait rien d’excitant à découvrir dans le système solaire, trop petit à mon goût (rires). J’étais fasciné par les grands mystères cosmiques. Puis Minnaert – l’un des plus grands physiciens solaires des années 1920-1930 – m’a demandé une thèse sur le Soleil. Son observatoire abritait le troisième plus grand spectrographe au monde. Une recherche de premier plan. »

Quel homme était Marcel Minnaert ?

« Un professeur exceptionnel : il expliquait simplement et clairement. Unique à exiger un néerlandais impeccable – trait flamand ? Mais il avait deux visages : progressiste, il vivait avec une élève sans être marié ; formel, il imposait “oui professeur, non professeur”. Pas un pur marxiste malgré les rumeurs – ancien anarchiste –, il ignorait la lutte des classes. En conférence, il citait des symbioses animales, omettant que la plupart se dévorent. Peut-être moins “homme du monde” dans ce sens. »

Comment ce Brugeois s’est-il retrouvé aux Pays-Bas ?

Minnaert, fervent flamingant, enseigna à l’Université de Gand “hollandisée” par les Allemands en 1916. Manque de professeurs flamands, le biologiste de formation fut envoyé à Leiden étudier la physique. Après la guerre, condamné pour “activisme”, il ne put rentrer en Belgique et resta aux Pays-Bas. Fin 1940, il revint pour une conférence à Anvers, mais son discours déplut aux autorités qui le renvoyèrent vite.

Quel était l’état des connaissances sur le Soleil au début de votre carrière, il y a soixante ans ?

« Nous en savions déjà beaucoup. Mais dès les années 1950, on découvrit sa dynamique. Par exemple, on pensait alors qu’une éruption solaire était un simple point à 5 000 °C. Dans les années 1960, les télescopes spatiaux révélèrent des millions de degrés en phase impulsive – un instant fugace. On comprit aussi leur formation : des courants d’un billion d’ampères sur la surface solaire se court-circuitent, produisant une “étincelle” équivalente à un milliard de bombes d’Hiroshima. Bref, le Soleil n’est pas un disque statique, mais une usine d’énergie dynamique. »« Je suis un peu coupable d’avoir rétrogradé Pluton en planète naine.»Kees de Jager

Début 1970, secrétaire général de l’Union astronomique internationale (UAI), qui a rétrogradé Pluton en 2006. Que s’y passe-t-il ?

« L’UAI se réunit deux fois par an pour discuter avancées et nommer nouvelles découvertes. Ambiance calme entre collègues, pas de chamailleries. Pluton fut rétrogradée à Prague. J’y suis un peu coupable : six mois avant, Karel van der Hucht (secrétaire néerlandais) m’alerte sur les désaccords. J’argue que Pluton, pas trop petite, a une orbite instable croisant Neptune. Cet argument devint clé dans la définition de “planète”. Indignation américaine : seule planète découverte par un Américain. »

Le contact quotidien avec les collègues sur Texel ne vous manque-t-il pas ?

« J’y vis depuis six ans. J’avais craint de perdre tout lien scientifique en laissant mon épouse astronome ici. Mais l’Institut marin néerlandais m’a sollicité comme conseiller climat ; j’ai un bureau dans leur labo. Email aidant, je reste connecté mondialement. Vivre sur une île n’isole pas du monde. »

Bio

Cornelis (Kees) de Jager (1921-2021) a étudié la physique et l’astronomie à l’Université d’Utrecht. Docteur en 1952 sous la direction de Marcel Minnaert sur le spectre hydrogène solaire, il a consacré sa carrière au Soleil. Directeur de l’observatoire Sonnenborgh à Utrecht, secrétaire général UAI (1970-1973), il publiait encore tardivement dans les revues scientifiques.

Version éditée d’une interview Eos, janvier 2010.

[]