L'un des plus grands mystères de l'histoire de l'art vient d'être élucidé : des recherches innovantes identifient pour la première fois les parties du Retable de Gand peintes par Hubert van Eyck et celles réalisées par son frère Jan.
Image : Cathédrale Saint-Bavon de Gand, www.artinflanders.be, photo KIK-IRPA.
L'enquête interdisciplinaire sur le registre inférieur du célèbre polyptyque Adoration de l'Agneau Mystique (XVe siècle) apporte une avancée décisive. Elle détermine avec précision les contributions d'Hubert et de son cadet Jan van Eyck, résolvant l'une des énigmes fondamentales de l'histoire de l'art.
Grâce à des techniques d'imagerie avancées, des experts de l'Institut royal du Patrimoine artistique (KIK-IRPA) et de l'Université d'Anvers ont découvert une couche picturale sous-jacente attribuable à Hubert van Eyck. Parmi les révélations : une source naturelle au centre du panneau central, initialement peinte par Hubert, recouverte par Jan de l'emblématique Fontaine de Vie. Cette découverte ouvre la voie à l'identification d'autres œuvres d'Hubert, dont aucune n'est connue à ce jour.

Image : Adoration de l'Agneau, schéma : têtes attribuées à Hubert (en jaune) et à Jan van Eyck (en rouge), ainsi qu'à Hubert et retouchées par Jan (jaune et rouge). Cathédrale Saint-Bavon de Gand © Lukasweb.be - Art in Flanders vzw, photo KIK-IRPA.
En 1823, une inscription latine fut découverte sur l'Agneau Mystique : "Le peintre Hubert van Eyck, plus grand que la nature n'en a jamais produit, entreprit cette œuvre. Son frère Jan, de seconde gloire artistique, la termina à la requête de Jodocus Vijd. Le 6 mai [1432], ce verset vous invite à contempler l'œuvre achevée." Pendant deux siècles, cette épitaphe a suscité de multiples interprétations sur l'origine du chef-d'œuvre et les rôles des deux frères.
Longtemps contestée comme un ajout postérieur, l'inscription fut authentifiée en 2020 par le KIK-IRPA, relançant les investigations sur les apports respectifs des van Eyck.

Adoration de l'Agneau Mystique, têtes attribuées à Hubert van Eyck. Cathédrale Saint-Bavon de Gand, www.artinflanders.be, photo KIK-IRPA.
Cette étude s'appuie sur des scans infrarouges et macro-XRF réalisés en 2019, après retrait des repeints du XVIe siècle, ainsi que sur des analyses en laboratoire, des comparaisons stylistiques et l'expertise des restaurateurs.
Sur le panneau central, une composition sous-jacente élaborée – prairie, ciel, paysage vallonné avec villes à l'horizon, autel, agneau, anges et personnages – est attribuée à Hubert via l'épitaphe. Sous l'autel, une source naturelle émerge pour la première fois.

Ermites, tête attribuée à Jan van Eyck (haut gauche) ; Pèlerins, tête attribuée à Jan (haut droite) ; Adoration de l'Agneau, têtes attribuées à Hubert et retouchées par Jan (bas gauche et droite). Cathédrale Saint-Bavon de Gand, www.artinflanders.be, photo KIK-IRPA.
Une seconde phase, post-mortem d'Hubert (1426), est l'œuvre de Jan : il surpeignit largement, remplaçant la source par la Fontaine de Vie, ajoutant détails végétaux, une couche azurée au ciel, et des motifs urbains reconnaissables (tour d'Utrecht, abbaye Saint-Bavon, église Notre-Dame de Bruges).
Hubert van Eyck (mort en 1426) intrigue depuis toujours. Désormais, des preuves scientifiques confirment sa participation active au Retable, au-delà de la simple conception. Il pourrait être le "chaînon manquant" entre la peinture pré-eyckienne et l'innovation radicale de Jan.

Adoration de l'Agneau : tête de prophète attribuée à Hubert van Eyck. Cathédrale Saint-Bavon de Gand, www.artinflanders.be, photo KIK-IRPA.
Ces résultats s'inscrivent dans un programme de restauration exemplaire : révélation de la couche originelle sur le retable fermé et inférieur, retrait des repeints du XVIe, restauration des deux tiers par le KIK (2012-2019), et authentification de l'épitaphe. La phase finale (registre supérieur intérieur) débutera en 2023 après appel d'offres européen.