Comment peignait-on aux XVe et XVIe siècles ? L’historienne de l’art Indra Kneepkens, de l’Université d’Amsterdam, s’est immergée dans les peintures à l’huile et les additifs typiques de l’époque de Jan van Eyck. Elle a expérimenté personnellement les effets des choix matériels des peintres sur leurs œuvres. Et quel maître incontesté était Jan van Eyck en la matière !
Photo : Wim Heijdra
Que se passait-il dans l’atelier de Jan van Eyck (1390-1441) ? Cette question a fasciné pendant des années l’historienne de l’art Indra Kneepkens. « À 25 ans, alors que je travaillais comme fille au pair en Italie, j’ai visité une exposition à Rome sur Antonello da Messina (1430-1479). J’y ai découvert qu’Antonello fut l’un des premiers peintres italiens à adopter la peinture à l’huile, comme Van Eyck. Le lien entre les détails stupéfiants de leurs œuvres et cette technique m’a immédiatement captivée. »
Plus tard, lors de son master en histoire de l’art à l’Université d’Amsterdam, avec des cours en conservation et restauration, elle a réalisé des reconstitutions à base d’huile de lin brute et de pigments. « Cela fonctionnait bien, mais la littérature révélait l’usage de nombreux autres matériaux et techniques aux XVe et XVIe siècles. Je me suis alors interrogée sur leurs effets et leur rôle dans la qualité exceptionnelle des peintures de Van Eyck. »
« En peignant vous-même, vous regardez un tableau d’une manière complètement différente et vous découvrez des détails invisibles auparavant. » Indra Kneepkens
Ce qui émerveille Kneepkens chez Van Eyck, c’est sa patience infinie, son observation exceptionnelle et son savoir-faire technique. Comment imitait-il si fidèlement métaux luisants, pierres précieuses et textures de peau avec de simples pigments ? Bien que non inventeur de la peinture à l’huile, des interrogations persistent sur ses mixtures, comme le suggérait déjà Giorgio Vasari (1511-1574). Les additifs et siccatifs jouaient-ils un rôle clé, ou Van Eyck était-il simplement un génie ?
Pour éclaircir ces mystères, Kneepkens a comparé les propriétés des peintures nord-européennes du XVe et début XVIe siècle, à base d’huile de lin brute ou cuite, courante à l’époque. Elle a étudié additifs comme le verre pilé, le vernis, le sulfate de zinc, et techniques telles que l’épaississement au soleil. Elle a analysé les défis pratiques, choix et savoirs requis, et leur impact sur les œuvres.
L’approche innovante de Kneepkens : expérimenter elle-même les matériaux étudiés. « C’était le seul moyen de saisir les connaissances des artistes d’alors », explique-t-elle. Elle a recopié des recettes anciennes pour huiles et additifs, souvent plus complexes qu’il n’y paraît. « Les proportions étaient approximatives, présumant une expérience pratique que nous avons perdue. »
Dans la recherche en technologies artistiques, ces omissions sont qualifiées de « savoir tacite ». « Sans pratique, ces descriptions sont mal interprétées, surtout par des non-spécialistes. Seul l’usage révèle les lacunes. J’ai découvert un monde derrière les mots des recettes, détectant même des erreurs de transmission ou traduction. »

Kneepkens a testé comment les variations de production affectaient peinture et application. Elle visait à identifier problèmes et solutions créatives des artistes. « En répétant procédures et variables, j’ai cartographié résultats possibles. Les échecs étaient précieux : ils éliminaient options infaisables. »
Elle a appris que chaque huile et additif avait des propriétés uniques, dépendant de fabrication et matières premières. « Temps et températures de cuisson variaient, forçant créativité pour compenser irrégularités. »
Pour valider ses recherches, Kneepkens a recréé une grande partie de Les Trois Marie au Sépulcre, œuvre de l’atelier des Van Eyck. Quatre mois de travail. « Les meilleurs de l’étude ! Peindre et réfléchir à chaque coup de pinceau change votre regard sur un tableau, révélant détails cachés. »
Elle a compris l’impact des matériaux sur le processus. « Subtiles variations modifient profondément application et rendu. L’huile de lin cuite, visqueuse, lisse pour grandes surfaces ; l’huile brute, fluide pour détails fins, mais mate et traçante. L’huile cuite saturerait et brillait plus. »
« Rien de spécial dans les matériaux de Van Eyck. » Indra Kneepkens
Maîtriser combinaisons requérait intelligence matérielle et flexibilité. « Mélanger goutte d’huile, verre pilé… comme un cuisinier. Ce processus ludique et laborieux reste sous-estimé. Apprécier ces choix intelligents élève notre admiration des œuvres. »

Kneepkens révèle le génie de Van Eyck : observation curieuse des matériaux, choix subtils. « Ses matériaux étaient standards. Vasari exagérait ; les détails fins venaient d’huile brute simple. »
Sa conclusion clé : pas un matériau isolé, mais une structure en couches astucieuse. « Avoir de bons matériaux ne suffit pas ; il faut savoir où et comment les placer pour égaler Van Eyck. »
Van Eyck excellait par son intelligence matérielle : anticiper propriétés, jouer avec variabilités, maîtrise créative. « Même partagé, ce savoir ne produit ses chefs-d’œuvre qu’avec une telle expertise. »