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Lionel d'Antwerpen : empoisonné par de l'or comestible lors de banquets milanais ?

Une habitude alimentaire médiévale consistant à saupoudrer les plats de poudre d'or a fait des victimes, comme l'explique Ivo De Leeuw dans Eos Memo (n° 5, 2013).

Lionel d Antwerpen : empoisonné par de l or comestible lors de banquets milanais ?

Troisième fils d'Édouard III, éclipsé par l'héritier du trône, Lionel d'Antwerpen (1338-1368) n'est qu'une note de bas de page de l'Histoire. Pourtant, les circonstances de sa mort suscitent encore des interrogations.

Lionel était le troisième fils du roi Édouard III d'Angleterre et de Philippa de Hainaut. Né à Anvers le 29 novembre 1338, comme l'indique son nom, il épousa en 1352 Élisabeth de Burgh, devenant comte d'Ulster, puis gouverneur d'Irlande. Avec son père et ses frères, il participa à la guerre de Cent Ans (1337-1453), conflit opposant l'Angleterre à la France pour la suprématie. Ses mérites lui valurent l'Ordre de la Jarretière (créé en 1348, l'une des plus anciennes ordres chevaleresques européens) et le titre de premier duc de Clarence.

Veuf en 1363 sans héritier mâle, Lionel chercha une seconde épouse. Le choix se porta sur Violante Visconti, fille de Galeazzo II, seigneur de Milan et Pavie (1320-1378). Une dot exceptionnelle de 200 000 florins d'or scella l'union. Lionel et sa suite traversèrent la France pour rejoindre Milan, où le mariage fut célébré en juin 1368 au milieu de fêtes somptueuses et de banquets prolongés. Mais Lionel tomba malade et se retira à Alba Pompeia (Piémont), où il décéda début octobre. Inhumé d'abord à Pavie, ses restes furent transférés au prieuré de Clare (Suffolk, Angleterre), auprès de sa première épouse.

Mort suspecte
Les détails sur ses derniers jours sont maigres : son état s'aggrava progressivement jusqu'à l'alitement. Les bases généalogiques royales évoquent une mort naturelle. Les annales de l'Ordre de la Jarretière mentionnent une intolérance au climat méridional. Mais l'empoisonnement reste une hypothèse plausible. L'historienne Jennifer Young y voit un lien avec la guerre des Roses entre Lancaster et York. Galeazzo II, beau-père de Lionel, est aussi suspecté d'avoir voulu récupérer la dot. Aucune preuve ne corrobore ces théories.

La peste est exclue : aucune épidémie n'est attestée dans la région de juin à octobre 1368, et les symptômes classiques manquent dans les sources.

Dans une étude récente sur les modes de vie et maladies des ducs de Milan, nous avons analysé les descriptions des banquets nuptiaux. Stefano Ticineto rapporte que Galeazzo II, pour impressionner ses hôtes, saupoudrait généreusement tous les plats de poudre d'or, ingérée en quantités importantes et quotidiennes par les convives.

Pour éblouir ses invités, Galeazzo II fit saupoudrer abondamment les plats de poudre d'or.


L'or dans l'alimentation
Les sels d'or étaient employés en médecine chinoise et indienne depuis des siècles. L'homéopathie du XIXe siècle les utilisa contre la dépression et l'alcoolisme, sans toxicité grâce à des dilutions extrêmes. Robert Koch (1890) démontra leur action contre le bacille tuberculeux et la syphilis, intégrant l'or en médecine pré-antibiotique.

La chrysothérapie, pionnière par Jacques Forestier (1929) contre la polyarthrite rhumatoïde, révéla les risques : accumulations rénales, osseuses et nerveuses provoquant lésions organiques, dermatites graves et anémie par suppression médullaire.

Chez Lionel, l'ingestion prolongée de poudre d'or durant les semaines de festins explique plausablement une intoxication fatale.

Métal toxique
Des cas historiques confirment ces dangers. Au XVe-XVIe siècle, des nobles consommaient l'«élixir de jouvence » alchimique à base d'or, réputé rajeunissant.

Lionel d Antwerpen : empoisonné par de l or comestible lors de banquets milanais ?
Agnès Sorel modélisée pour la Vierge à l'Enfant de Jean Fouquet (vers 1450).

L'analyse des restes d'Agnès Sorel (1421-1450), favorite de Charles VII, par Philippe Charlier (2005) détecta mercure et métaux lourds, issus d'élixirs cosmétiques. Sa pâleur sur le tableau de Fouquet suggère une anémie chronique.

L'examen des restes d'Agnès Sorel révèle de fortes concentrations de mercure et autres métaux.

Les restes de Diane de Poitiers (1499-1566), maîtresse d'Henri II, apportent la preuve la plus solide. Active et soucieuse de sa beauté, elle usait d'élixirs. Exhumée en 2008, ses cheveux et ongles montraient 500 fois plus d'or que la normale, avec cheveux fins typiques d'une intoxication chronique, comme en chrysothérapie. Sans source externe (pas de couronne, pas d'usage funéraire), l'ingestion cosmétique est évidente.

L'hypothèse d'une mort de Lionel d'Antwerpen par intoxication à l'or lors des banquets milanais est donc crédible. Une exhumation et analyses paléopathologiques au prieuré de Clare pourraient la confirmer. (Ivo De Leeuw, Eos Memo, n° 5, 2013)

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