FRFAM.COM >> Science >> Histoire

Zwarte Piet est-il raciste ? Une plongée historique dans le blackface

Zwarte Piet évoque le « blackface », une pratique historique où des personnes blanches se peignaient le visage en noir pour imiter des personnages noirs.

Zwarte Piet est-il raciste ? Une plongée historique dans le blackface

Ce débat anime la Belgique et les Pays-Bas depuis deux ans, relancé par la Commission des droits de l’homme de l’ONU. Zwarte Piet rappelle à ses membres la tradition raciste du « blackface », où une personne blanche se peignait le visage en noir pour singer un personnage noir.

Le blackface apparaît dans les minstrel shows, un genre théâtral américain émergé au début des années 1830. Des acteurs blancs y caricaturaient les Afro-Américains esclavagisés, en noircissant leur visage avec du liège brûlé ou du maquillage, exagérant lèvres et traits pour dépeindre un personnage paresseux et stéréotypé. Avant la guerre de Sécession (1861-1865), ces moqueries étaient amplifiées par les défenseurs de l’esclavage. Ce conflit opposait les États du Sud, partisans de la traite lucrative, aux républicains du Nord menés par Abraham Lincoln, qui visaient son abolition.

Fin XIXe siècle, après l’abolition, des acteurs noirs intègrent les scènes mais doivent aussi recourir au blackface. Après la Première Guerre mondiale, les minstrel shows de masse déclinent aux États-Unis. Le blackface persiste au cinéma, comme dans le blockbuster The Birth of a Nation (1915). Il s’estompe dans les années 1960 sous la pression du mouvement des droits civiques.

Les minstrel shows séduisent aussi l’Europe (voir p. 32). Des troupes américaines tournent, des versions locales émergent. En Angleterre, la BBC diffuse The Black and White Minstrel Show jusqu’en 1978, malgré les pétitions de la Campaign Against Racial Discrimination, soutenue par Martin Luther King.

Un Obama en noir et blanc
L’Europe n’a plus de minstrel shows traditionnels. Au Portugal, humoristes et présentateurs usent encore du blackface pour l’effet comique, comme Ricardo Araújo Pereira imitant Barack Obama, ou l’Allemand Martin Sonneborn en 2011 avec son affiche « Ick bin ein Obama ».

La ressemblance entre les esclaves maures d’Ivanhoé et notre Zwarte Piet est frappante.

Au carnaval ou à l’Épiphanie, les Allemands pratiquent aussi le blackface. Au théâtre, des acteurs blancs jouent des Noirs, comme dans Unfassbar de Dea Loher au Schlosspark Theater de Berlin, suscitant controverses. Historiquement, dans I’m Not Rappaport (1987), un Noir n’a joué que deux fois sur 40 représentations.

« Allé où vont les bons nègres »
Le blackface dépasse le divertissement. Dès les années 1840, des poupées « golliwog » aux visages noirs inspirent Florence Kate Upton pour ses livres, puis Robertson en fait une mascotte jusqu’en 2001, malgré les critiques antiracistes dès les années 1960.

En Angleterre, deux traditions persistent : le Mummer’s Day (26 décembre et 1er janvier à Padstow), avec blackface peut-être lié au folklore anglo-saxon pré-minstrel, influencé par les chansons des minstrels comme « Gone Where the Good Niggers Go » (rebaptisé). Et les Britannia Coconut Dancers à Pâques à Bacup, dont le blackface évoquerait mineurs ou pirates nord-africains.

Au XVIe siècle, les Portugais amenèrent esclaves noirs à Anvers pour le commerce.

La Belgique en question
Pour Zwarte Piet, l’anthropologue Bambi Ceuppens (Musée de l’Afrique, Tervuren) voit l’influence de Jan Schenkman (XIXe siècle), inspiré par des serviteurs noirs artistiques nés des contacts avec esclaves portugais à Anvers, ou les Maures d’Ivanhoé de Walter Scott. Les minstrel shows, populaires à l’époque, ont pu modeler le costume, bien que le caractère initial – rusé – diffère du stéréotype américain.

Dans les années 1990, le « suie de cheminée » émerge pour dédramatiser. Récemment, les « Noirauds » bruxellois (1876), avec Didier Reynders, critiqués par Human Rights Watch, revendiquent anonymat et inspiration noble africaine.

Costume d’esclave
Les défenseurs invoquent origines folkloriques pour écarter le racisme, obscurcissant l’histoire. Les critiques, comme Ceuppens ou l’ONU, prônent évolution : traces de suie, non-costume servile. « Les traditions évoluent avec le contexte », note l’ONU. En Belgique et Pays-Bas, changements progressent : « Kaas-Piet » ou Piet moins noir à la VRT.

Zwarte Piet est-il raciste ? Une plongée historique dans le blackface

L’écrivain Jan Schenkman inventa Zwarte Piet.

Cet article a été publié dans Eos Memo 15, 2015.

[]