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Les colonies des vagabonds : du rêve d’éradiquer la pauvreté au Patrimoine mondial UNESCO

En 1818, Johannes van den Bosch conçoit un plan audacieux pour envoyer les pauvres dans des colonies nouvellement établies. Ces sites historiques aspirent aujourd'hui à une reconnaissance comme Patrimoine mondial de l'UNESCO.

Les colonies des vagabonds : du rêve d’éradiquer la pauvreté au Patrimoine mondial UNESCO

Son rêve : éradiquer la pauvreté aux Pays-Bas

En 1818, le général Johannes van den Bosch soumet au roi Guillaume Ier un projet innovant pour combattre la pauvreté. Inspiré par une vision philanthropique et économique, il fonde des colonies destinées aux démunis. Ces anciennes colonies, aujourd'hui en Belgique et aux Pays-Bas, visent une inscription au Patrimoine mondial.

C'est un paradoxe historique : si de nombreuses religions et philosophies, de Diogène à Jésus et Bouddha, ont vu dans la pauvreté une vertu ascétique, les pauvres, vagabonds et exclus ont partout été marginalisés, perçus comme des parasites vivant aux dépens des travailleurs.

Dans son ouvrage Landlopers, le journaliste Toon Horsten explore les colonies belges de Merksplas et Wortel. Karel Govaerts, du Musée de la prison de Merksplas, retrace l'évolution des perceptions. Initialement gérée par la charité communautaire (approche ascendante), l'aide aux pauvres est progressivement centralisée par l'État (approche descendante).

Éthique du travail

Aujourd'hui, la pauvreté est vue comme fruit d'inégalités structurelles et de sous-développement. Autrefois, au Moyen Âge, elle était un "destin divin". Aux Lumières, elle devint synonyme de paresse, nécessitant une éducation au travail.

Des maisons de correction voient le jour en Europe, comme le Rasphuis à Gand (1772) et celui de Vilvorde (1776). Le vicomte Jean Vilain XIII, bourgmestre de Gand, les qualifie de "peine privative de liberté éducative". Sous l'Empire français, un décret de 1808 institutionnalise l'envoi des vagabonds en maison de correction, système perdurant jusqu'en 1993. Des asiles de mendiants s'ouvrent à Malines, Bergen, Seraing, Bruges, Namur, Rekem, Ter Kameren et Hoogstraten.

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Charité et utopie

Cette répression suscite des critiques, influencées par l'utopiste Robert Owen (1771-1858). À New Lanark, il offre éducation, soins et garderies aux ouvriers. Il prône des villages coopératifs autogérés.

Johannes van den Bosch (1780-1844), peut-être inspiré, crée en 1818 la Société de Bienfaisance. Sans mentionner explicitement l'éradication de la pauvreté, il insiste sur les gains économiques. De 1818 à 1825, il ouvre Frederiksoord, Willemsoord, Wilhelminaoord, Ommerschans, Wortel, Veenhuizen et Merksplas – dans des zones rurales isolées pour reconquérir les friches.

Initialement libres, avec fermes et éducation, les colonies intègrent ensuite des versions fermées pour vagabonds, sous régime strict proche des maisons de correction.

Abus et critiques

La Société essuie des critiques religieuses de Jacob Van Lennep et Isaäc da Costa, dénonçant famines et immoralité à Ommerschans. Da Costa fustige : "Il mérite d’être mis à ses pieds, ce général Van den Bosch !"

Van den Bosch invite pourtant visiteurs et détracteurs. Robert Dale Owen visite Frederiksoord en 1825.

Les colonies des vagabonds : du rêve d’éradiquer la pauvreté au Patrimoine mondial UNESCO

Comme le note Toon Horsten, les critères d’admission s’élargissent : déments, enfants, inaptes au travail sont envoyés. À Ommerschans, plus de 5 000 morts en 70 ans, dues à maladies et conditions précaires, selon Jannita Visscher.

Sud des Pays-Bas

À Wortel et Merksplas, les maires cèdent à contrecœur des terres communes. Wortel compte 129 fermes (636 habitants en 1829). Les colonies adoptent une géométrie rigide pour "ordonner" la vie des exclus, avec garnison, éducation, bibliothèque et liberté religieuse.

Problèmes persistent : tensions linguistiques, alcoolisme, non-rentabilité due à l’isolement.

Urbaniste et mutations

Après 1830, les colonies sud ferment en 1842. La lutte contre la pauvreté revient aux communes. Nouvelles lois (1866, 1891) placent vagabonds sous tutelle gouvernementale.

Les colonies des vagabonds : du rêve d’éradiquer la pauvreté au Patrimoine mondial UNESCO

En 1870, Wortel et Merksplas rachetés et reconstruits. Victor Besme, urbaniste de Bruxelles, planifie Merksplas sur modèle haussmannien : zonage fonctionnel.

Pic à 6 000 colons (1890-1910). Au XXe siècle, usages divers : réfugiés juifs, psychiatrie, prison.

Post-1945, retour aux vagabonds, comme filet social résiduel. Panorama (1966) les qualifie de "paradis des sans-vie".

Abolition

La loi de 1891 abolie en 1993 par Laurette Onkelinx. Transition gérée par Willy Van den Bergh : 80 restent volontairement.

Paysage protégé

Locaux sauvent les sites dès 1995. Inscrits au World Monuments Fund (1997), protégés en 1999 comme paysages précieux. Gestion partagée : agriculture, forêts, prisons.

Diversification : ferme pédagogique De Bonte Beestenboel.

Les colonies des vagabonds : du rêve d’éradiquer la pauvreté au Patrimoine mondial UNESCO

Patrimoine mondial

En 2011, candidature néerlandaise ; projets communs pour 2018, bicentenaire de Frederiksoord. Sites belges mieux préservés.

Épilogue

La pauvreté persiste : 5,7 % des Belges en privation matérielle sévère (Mémo Eos, 2013). Le rêve de Van den Bosch demeure inachevé.

Landlopers – Voyageurs, vagabonds et colonies bienveillantes, Toon Horsten, Atlas Contact, 24,95 €.

Photos : Collection Stedelijk Museum Hoogstraten, Kempens Landschap vzw.

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