Comment les élèves d'origine marocaine et turque perçoivent-ils les cours d'histoire à l'école ? Se sentent-ils concernés par le récit dominant ?
Espérons que les petits-enfants de Ceylan aborderont différemment les rencontres historiques et les conflits entre leurs ancêtres turcs et leurs amis belges. Cela ne se fera pas spontanément : il faut une attention active des professeurs d'histoire et des concepteurs de programmes pour intégrer des perspectives autres que la vision occidentale. Heureusement, après cinquante ans de migration en provenance de Turquie et du Maroc, de nombreuses initiatives offrent conseils et inspirations aux enseignants.
L'histoire, un pays étranger
« Le passé est un pays étranger : on y fait les choses autrement », écrivait L.P. Hartley dans The Go-Between (1953). Comprendre l'histoire implique de s'immerger dans la vie de ses habitants tout en maintenant une distance critique, ce qu'on appelle l'empathie historique. Mais que se passe-t-il quand l'élève vient lui-même d'un pays « étranger » ? « Les élèves aux référentiels culturels 'étranges' peinent à trouver des points d'ancrage dans l'histoire à dominante occidentale enseignée à l'école », explique Paul Janssenswillen dans son étude Enseignement de l'histoire et diversité ethnico-culturelle : comment démarrer ?.
Renier ses racines laisse sans repères, mais un regard acritique sur le passé est tout aussi périlleux, observe M'Hamed El Ouali, travailleur social et père de trois enfants. En 2009, pour le livre Zin in Familie, il soulignait le rôle de l'histoire pour ancrer les jeunes d'origine marocaine. Dans son métier, il voit trop de jeunes de deuxième ou troisième génération dériver entre deux cultures. « C'est pourquoi je raconte à mes enfants l'histoire du Maroc, ses liens séculaires avec la Belgique et le rôle clé de la communauté juive marocaine. À l'école, ils n'en entendent presque rien. »
Comment rendre l'histoire scolaire inclusive pour tous ? Selon Paul Janssenswillen, l'interprétation flamande des objectifs d'histoire offre une marge pour plus de diversité. L'histoire belge et flamande est centrale, mais sans canon national rigide imposé.
Contrairement aux pays voisins, où un « canon historique national » est dicté, la Flandre définit des critères flexibles. Les programmes gratuits exigent au moins une société non occidentale par année, non comme curiosité, mais dans ses interactions culturelles.
L'éducation communautaire incite à une vision globale de l'histoire européenne. Les objectifs transdisciplinaires (VOET), révisés en 2009, n'évoquent pas explicitement migration ou minorités, mais offrent des cadres utiles : société politico-juridique (démocratie, mondialisation), socio-économique (travail international) et socioculturelle (art, sciences, cultures).
Une histoire non occidentale bienvenue
Les professeurs flamands peuvent adapter leurs cours à un public diversifié. Pourtant, « l'histoire non européenne ne représente que moins de 5 % des manuels secondaires », note Wis Geysen, formateur à la Hogeschool Gent et co-auteur de Pionier 3T. « Les enseignants choisissent souvent cultures précolombiennes, Chine ou Congo – légitimes, mais insuffisants. Pour comprendre le monde actuel, il faut aborder Inde, Turquie et Maghreb, motivant ainsi les élèves non occidentaux. »
Objectif : accroître l'engagement via l'empathie historique, sans émotion excessive. Comme l'indique le Touchstone '14-'18 de la province de Flandre occidentale, l'émotion ne remplace pas l'analyse critique. Méthodes actives, débats et sources primaires maintiennent la rigueur.
Témoignages directs ou histoires familiales favorisent l'empathie historique, pour Belges comme immigrés, selon les historiens néerlandais Maria Grever et Kees Ribbens. À la KU Leuven, les étudiants encadrent ces récits par des faits sur la migration belge post-1945, distinguant mythes et science.
Els Deloddere, du CLB et mère d'Isa (père marocain), valorise les récits familiaux : « Ils aident les jeunes à s'ancrer et à cultiver la fierté. Isa regrette le peu d'échos sur le Maroc à l'école. Nous consignons ces histoires pour qu'elles intègrent son identité et celle de ses camarades. »
Cinquante ans de migration
Le cinquantième anniversaire de la migration maroco-turque booste les initiatives. Publications, expos et trousses pédagogiques humanisent les faits. FARO compile des projets dans Passé partagé, avenir partagé. Le documentaire Mes tantes de Gand explore le rôle des femmes migrantes. Tina De Gendt relate les Turcs gantois dans La Turquie sur la Lys (exposition MIAT). Le VVLG propose modules prêts : Maroc médiéval, dynasties berbères, ottoman, etc., mobilisant les savoirs des élèves.
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