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Coupe du Monde de football : l'arme de propagande suprême des régimes totalitaires

L'entrelacement entre la Coupe du Monde et la propagande est aussi ancien que le tournoi lui-même. Mais le mécanisme psychologique de masse, basé sur le stimulus du succès et la réponse collective, fonctionne-t-il vraiment ?

Le rêve ultime de tout régime totalitaire est d'organiser une Coupe du Monde à domicile. Un événement qu'il peut contrôler, voire manipuler, du premier supporter en tribune au dernier coup de sifflet. Alors que la compétition n'est plus qu'à deux éditions de son centenaire, elle a déjà été instrumentalisée à plusieurs reprises. En 1934, la FIFA attribue l'organisation à l'Italie, sans se soucier que le dictateur fasciste Benito Mussolini dirige le pays depuis 1922. Il en fait un triomphe national exaltant le fascisme.

Coupe du Monde de football : l arme de propagande suprême des régimes totalitaires

Les Italiens éliminent d'abord les joueurs nés à l'étranger, parodiant les règles FIFA qui ferme les yeux. Mussolini reçoit même personnellement les arbitres, qui se montrent ensuite bienveillants envers l'équipe locale. Corruption, distorsion de la compétition et matches truqués : l'Italie mussolinienne reste championne du monde 1934. Adolf Hitler s'en inspire pour les Jeux olympiques de 1936 à Berlin. Quarante-quatre ans plus tard, en 1978, le scénario se répète en Argentine.

Dans ce pays hôte, une junte militaire impitoyable règne par la terreur : prisonniers politiques jetés d'avions dans l'océan, enfants enlevés, dissidents torturés. Pourtant, la Coupe du Monde a lieu. Les fédérations invoquent la séparation du sport et de la politique, et les Pays-Bas participent malgré les appels au boycott comme l'action Blood on the pole de Bram Vermeulen et Freek de Jonge.

"La FIFA aime les dictateurs"

Les Néerlandais atteignent la finale contre l'Argentine, où tout est orchestré pour légitimer le régime par un succès footballistique. Résultats manipulés, arbitres influencés : l'Argentine l'emporte (voir encadré : Coupe du Monde 1978 - Manipulation militaire). Le capitaine Daniel Passarella reçoit la coupe des mains du général Videla, condamné plus tard à perpétuité pour crimes contre l'humanité.

"À sept ans, j'ai vu la finale Argentine-Pays-Bas avec ces confettis tombant sur le terrain", raconte Filip Boen, professeur de psychologie du sport à la KU Leuven. "C'était une opportunité idéale pour Videla de promouvoir l'unité nationale." Pourtant, selon François Colin, journaliste chevronné présent à dix Coupes du Monde, la victoire n'a pas effacé les crimes de la junte : euphorie locale, mais image négative à l'international. Vladimir Poutine espère le même effet en Russie, sans compter sur de grands succès sportifs.

Coupe du Monde de football : l arme de propagande suprême des régimes totalitaires

Les journalistes doivent-ils dépasser le terrain ? En 1978, Jan Wauters du BRT le fait, alternant commentaires et reportages critiques sur Buenos Aires. "On va pour le football, pas pour critiquer le pays hôte", tempère Colin, notant que chaque organisateur fait de la pub. Des exemples positifs existent : Afrique du Sud 2010, Allemagne 2006 (Sommermärchen), France 1998 (black-blanc-beur).

Mais la FIFA a souvent préféré les dictatures. Deux entités : un comité corrompu et un staff professionnel qui limite la propagande. En Russie, Poutine reste discret, l'équipe nationale étant faible.

"Après le tirage au sort, j'ai été critique, au point qu'on plaisantait sur Twitter de mon exil en Sibérie", ironise Colin. Les sujets comme hooliganisme et racisme persistent, limitant la propagande poutinienne.

Filip Boen concède : sans victoires majeures, Poutine miserait sur l'unité nationale. Et le Qatar 2022 ? Un autre défi éthique.

Leadership situationnel

Pourquoi les fans s'emballent-ils pour des régimes dictatoriaux ? "C'est facile de mobiliser les masses, mais temporaire", explique Boen.

Boen analyse le "leadership situationnel" : un leader efficace incarne le groupe, défend son identité. Les dictateurs exploitent l'intuition rapide (Kahneman), la dépersonnalisation temporaire des supporters.

Les supporters cherchent connexion et estime de groupe. Dictateurs et médias amplifient cela.

'Nous' devient 'ils'

Le football est un laboratoire social : zero-sum, retours immédiats, médiatisation massive. Phénomène BIRG (Basking in Reflected Glory) : on s'approprie les victoires, rejette les défaites (CORF).

Identification temporaire : "nous" en succès, "ils" en échec. Une victoire belge créerait une euphorie passagère, sans impact durable.

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