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Opinion : Qui rend hommage aux mathématiciens belges ?

Les politiciens prônent la promotion des mathématiques, mais nos rues célèbrent surtout des figures controversées comme des croisés meurtriers, des collaborateurs ou, au mieux, des héros comiques et nudistes. Dirk Huylebrouck, collaborateur d'Eos, plaide pour une reconnaissance méritée de nos grands mathématiciens.

Opinion : Qui rend hommage aux mathématiciens belges ?

Un visiteur à Bruxelles s'émerveille souvent de la statue de la Place Royale, reliant le Parlement et le Palais Royal au Palais de Justice. Ce cavalier héroïque devant la Cour constitutionnelle n'est pas un protecteur de la Belgique, mais Godefroi de Bouillon, croisé qui se proclama roi de Jérusalem en 1099 après des massacres, pillages, viols et destructions. La population musulmane de Bruxelles ne s'en offusque pas, contrairement aux réactions face aux comparaisons de George Bush entre sa guerre en Irak et une "croisade".

Les immigrés congolais peuvent être agacés par les nombreuses références à Léopold II. Un inconnu à Ostende a scié une statue congolaise tendant la main à Léopold II (voir Eos-Memo n° 2). Quant au buste de Cyriel Verschaeve, collaborateur rencontré par Heinrich Himmler, ses admirateurs ont exhumé ses restes en Autriche en 1973 pour les réenterrer à Alveringem. Une Cyriel Verschaevestraat existe même à un kilomètre et demi du camp de concentration de Fort Breendonk.

Aujourd'hui, les approches sont plus populistes : Middelkerke expose des personnages de BD comme De Rode Ridder, aidant les Templiers ; Bredene opte pour une femme nue, peut-être en hommage aux nudistes. Mettre en valeur des scientifiques comme les mathématiciens serait bien plus approprié, surtout que les mathématiques échappent à toute connotation politique ou controversée.

En Belgique, seules trois statues de mathématiciens existent : Simon Stevin (1548-1620) à Bruges depuis 1846, malgré les protestations catholiques ; Adolphe Quételet (1796-1874) protégeant l'Académie royale de Belgique à Bruxelles ; et Jean-Victor Poncelet (1788-1867), mathématicien français, place du Luxembourg face au Parlement européen. Anvers a retiré celle de Lazare Carnot (1753-1823) dans les années 1950, tout en conservant la rue à son nom.

Des signes d'espoir émergent. Après un article Eos (septembre 2011) sur Gasparo Pagani, mort à Woubrechtegem, une proposition pour le honorer grandit. Actuellement, seule une modeste pierre tombale marque l'endroit, mais le maire Johan Van Tittelboom (Open VLD) envisage une signalisation pour randonneurs et cyclotouristes, qu'il s'agisse d'une plaque ou d'une vraie statue.

Il n'y a que deux statues de mathématiciens belges en Belgique.

À Houthalen, le bourgmestre Alain Yzermans (SP.a) mise sur l'innovation avec Ingrid Daubechies, mathématicienne originaire de la commune (voir p. 98 de ce numéro). En été 2011, après son interview sur Radio 1, Yzermans propose de lui dédier une rue ou une place. Finalement, la tour bleue du nouveau centre administratif porte son nom : "L'Œil de Daubechies", avec vue panoramique et explication de ses contributions.

L'argument d'un "monde à part" pour les mathématiciens ne tient pas pour Daubechies, qui enseigne bénévolement à la Vrije Universiteit Brussel et rend de grands services à la société. Son fils Michael enseigne les mathématiques dans une école publique de Chicago (96 % d'enfants de minorités). Ingrid Daubechies transmet ainsi son savoir et son engagement social. Les mathématiciens sont-ils vraiment moins sociétaux que croisés, templiers, collaborateurs ou exhibitionnistes ?

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