FRFAM.COM >> Science >> Technologie

Forçage génétique : une technologie révolutionnaire pour transformer des espèces entières

La technologie du forçage génétique offre un potentiel immense, notamment pour empêcher les insectes de transmettre le paludisme et d'autres maladies graves. Cependant, les chercheurs soulignent que modifier ou éradiquer une espèce peut entraîner des conséquences écologiques majeures.

La recherche sur les techniques de génie génétique permettant de modifier durablement les caractéristiques d'une population, voire d'une espèce entière, avance à grands pas. Ces méthodes reposent sur des forçages génétiques : des éléments génétiques transmis par les parents à une proportion élevée de leurs descendants, se propageant rapidement au sein d'une population.

Les forçages génétiques existent naturellement, mais leur modification artificielle pourrait bénéficier à l'humanité de multiples façons. Cette technologie pourrait empêcher les moustiques de propager le paludisme et d'autres infections, augmenter les rendements agricoles en contrôlant les ravageurs, rendre les coraux résistants au stress environnemental, et limiter la prolifération des espèces invasives destructrices d'écosystèmes. Néanmoins, les scientifiques sont conscients des risques associés à la modification ou à l'éradication d'une espèce. Ils développent ainsi des cadres réglementaires pour encadrer le passage des laboratoires aux essais en conditions réelles et à une utilisation à plus grande échelle.

Les chercheurs explorent le forçage génétique depuis des décennies pour combattre les maladies et autres menaces. Ces travaux ont été accélérés par l'avènement de CRISPR, qui permet d'insérer précisément du matériel génétique dans les chromosomes. En 2015, plusieurs études ont démontré la propagation réussie de forçages basés sur CRISPR chez les levures, les drosophiles et les moustiques. L'une a introduit des gènes de résistance au parasite du paludisme dans une colonie de moustiques, limitant théoriquement sa transmission. Une autre a rendu les femelles d'une espèce de moustique stériles.

En 2023, un forçage CRISPR a été testé sur des souris pour modifier la couleur de leur pelage, avec succès chez les femelles. Ces résultats ouvrent la voie à l'utilisation contre les rongeurs invasifs ou d'autres mammifères nuisibles aux cultures, à la faune ou vecteurs de maladies.

L'Agence des projets de recherche avancée de la défense (DARPA) a investi 100 millions de dollars dans la recherche sur le forçage génétique contre les maladies vectorielles par moustiques et rongeurs invasifs. La Fondation Bill & Melinda Gates a quant à elle accordé 75 millions de dollars à un consortium dédié à la lutte contre le paludisme.

Malgré ces promesses, les forçages génétiques soulèvent des inquiétudes : risque de propagation accidentelle à d'autres espèces sauvages ? Conséquences d'une disparition locale d'espèce sur l'écosystème ? Utilisation malveillante comme arme biologique contre l'agriculture ?

Pour atténuer ces risques, des équipes ont développé un "interrupteur" activable uniquement par un acide aminé spécifique. Par ailleurs, plusieurs groupes élaborent des protocoles pour guider les tests étape par étape. En 2016, les Académies nationales des sciences, de l'ingénierie et de la médecine des États-Unis ont évalué la recherche et formulé des recommandations pour des applications responsables. En 2018, un groupe de travail international a défini un plan progressif des études en laboratoire aux essais sur le terrain, en priorisant le contrôle du paludisme en Afrique pour son impact maximal sur la santé publique. Ces réunions ont impliqué des représentants de la DARPA, de la Fondation Gates et d'autres organismes.

Au-delà des risques techniques, les financeurs visent à éviter tout incident susceptible de provoquer un rejet public ou politique. Dans un article de 2017 sur l'éradication de mammifères nuisibles, Kevin M. Esveld du MIT et Neil J. Gemmell de l'Université d'Otago mettaient en garde contre un "incident international" pouvant retarder les avancées de dix ans ou plus, avec des millions de décès évitables dus au paludisme.

[]