Dans un effort pour stabiliser les prix mondiaux du pétrole en réponse à l'invasion russe de l'Ukraine, l'administration Biden, accompagnée de plusieurs pays européens et du Pacifique, a annoncé la vente de 60 millions de barils issus de leurs stocks nationaux.
Les États-Unis contribuent avec 30 millions de barils de la Réserve stratégique de pétrole (SPR), une immense réserve fédérale créée après la crise pétrolière des années 1970. Située dans des cavernes sous-marines le long du couloir pétrochimique de l'ouest du golfe du Mexique, elle permet au Département de l'Énergie d'accumuler du pétrole brut pour pallier les interruptions d'approvisionnement.

Les États-Unis ont déjà puisé dans cette réserve en novembre dernier, lorsque les perturbations pandémiques ont fait grimper le prix du baril au-delà de 85 dollars, après des années autour de 50 dollars. Suite à l'invasion de l'Ukraine fin février, la crainte d'une fermeture des exportations russes a relancé la hausse, portant le baril à plus de 100 dollars actuellement.
Le monde n'a pas imposé de sanctions énergétiques directes à la Russie, bien que ses exportations de carburant aient ralenti. Ainsi, ce pétrole libéré ne compense pas directement les manques, mais marque une première étape vers une possible augmentation de production ou un retrait des combustibles fossiles volatils.
"C'est mieux que ce que [Biden] a fait par le passé, où il n'appelait pas à plus de production", déclare Kassie Siegel, directrice du Climate Law Institute au Center for Biological Diversity.
Selon les calculs du directeur des sciences du climat du Centre, ces 30 millions de barils équivalent aux émissions de quatre centrales au charbon fonctionnant un an. Mais pour Siegel, c'est un pansement temporaire : "Livrée à elle-même, l'industrie ouvrira de nouvelles réserves, et les prix s'effondreront à nouveau."
En théorie, les entreprises américaines disposent des réserves pour augmenter la production face aux prix élevés. Pourtant, sous Biden, plus de permis fédéraux de forage ont été délivrés que sous Trump sur la même période, mais les compagnies hésitent.
Dans une interview de février avec Bloomberg, Scott Sheffield, PDG de Pioneer Energy, une des plus grandes en fracturation, annonce une croissance limitée à 5 % maximum, fidèle à leur plan "qu'il s'agisse de pétrole à 100, 150 ou 200 dollars".
"Je ne vois pas la production américaine compenser comme par le passé", ajoute-t-il (bien qu'il évoque une possible adaptation sectorielle).
Cela s'explique par des pénuries post-pandémie (tubes en acier, matériaux, main-d'œuvre), mais aussi par l'histoire : de 2014 à 2020, la fracturation a transformé les États-Unis en exportateur net, mais sans rentabilité globale, selon Clark Williams-Derry, analyste à l'Institute for Energy Economics and Financial Analysis.
Au début de la pandémie, 600 entreprises ont fait faillite avec 70 milliards de dollars de dettes. Aujourd'hui, les survivantes priorisent les profits records plutôt que l'expansion.
Malgré cela, Rystad Energy prévoit +2 millions de barils/jour en 2023, avec des plans d'ExxonMobil et Chevron au Texas et Nouveau-Mexique.
Pour l'heure, la SPR reste la solution.
Ces cavernes, issues de dômes de sel jurassiques, sont des merveilles géologiques : creusées par injection d'eau, elles mesurent en moyenne 2 500 pieds de haut, favorisant une circulation naturelle du pétrole. La plus grande pourrait contenir le One World Trade Center.

Le Département de l'Énergie remplit les cavernes en période d'abondance et les vide en cas de crise (ouragans...). Sur quatre sites au Texas et en Louisiane, près de 600 millions de barils représentent plus de la moitié des stocks nationaux. Les 30 millions libérés sont une fraction, mais le maximum autorisé en une fois (50 millions en novembre étaient majoritairement prêtés).

Avec une production quotidienne de 10 millions de barils, cela ne représente qu'un faible pourcentage annuel. Pourtant, Williams-Derry note : "Les marchés réagissent à de petits changements d'offre, les traders enchérissant vite."
Les experts doutent d'un impact majeur sur les prix, vu l'incertitude russe.
"Symbolique", pour Siegel : "Seule issue : sortir du pétrole et du gaz."
Tous les écologistes ne critiquent pas : Kelly Sheehan (Sierra Club) soutient le soulagement court terme, mais appelle à résoudre la dépendance aux fossiles, contre les projets d'infrastructures massives.
Siegel propose une aide directe à la demande (comme les chèques pandémiques) et une transition rapide : isolation, VE, pompes à chaleur – comme en Europe.
"Cette libération n'est pas décisive", conclut-elle. Les investissements fossiles dépassent déjà Paris ; le choix entre doublement de production ou renouvelables est crucial.
[]