Près de la moitié des femmes et un tiers des hommes rencontrent des difficultés sexuelles. L'industrie pharmaceutique propose des solutions, mais tous les problèmes ne se règlent pas par une pilule.

Douleurs lors des rapports, troubles érectiles, libido trop faible ou excessive, faible réponse aux caresses, difficultés à atteindre l'orgasme… Presque tous les couples connaissent des soucis sexuels occasionnels. Ces problèmes ne menacent pas la vie, mais ils peuvent générer du stress, éroder la confiance en soi et frustrer le partenaire.
Chiffres à l'appui : 43 % des femmes flamandes et 35 % des hommes rapportent des problèmes sexuels (étude Sexpert, UGent et KU Leuven, 2013). Seulement la moitié des femmes et un tiers des hommes en sont vraiment gênés. « Même nuancés, ces chiffres restent élevés », note Paul Enzlin, professeur de sexologie à la KU Leuven et co-auteur de l'étude.
L'image stéréotypée pointe souvent la femme comme responsable d'un faible désir. Pourtant, il faut distinguer désir spontané et désir réactif, lié aux stimuli du partenaire. Un désir réactif insuffisant concerne 4 % des hommes et 13 % des femmes ; il devient problématique pour 2 % des hommes et 7,5 % des femmes si cela perturbe le couple, précise Enzlin.
Le tabou persiste
Malgré l'ouverture sur d'autres sujets de santé, parler de sexualité reste tabou, et consulter un professionnel encore plus. 85 % des personnes concernées n'ont jamais cherché d'aide.
« Une thérapie peut résoudre le problème ou changer la perspective sur la sexualité, apprenant à gérer la situation différemment », explique Enzlin. Par exemple, pour l'éjaculation précoce, souvent vue comme un échec car viser l'orgasme simultané est la norme illusoire, un thérapeute aide à trouver du plaisir autrement.
Médecine sexuelle
Des traitements existent, comme le Viagra (800 millions d'euros de CA annuel). Pour l'éjaculation précoce, des antidépresseurs sont testés, mais leur prise quotidienne rebute souvent les hommes.
Des « Viagra pour femmes » existent en pharmacie, mais « ces aphrodisiaques n'ont pas d'effet prouvé », selon Ellen Laan, professeure à l'AMC d'Amsterdam. Chez les femmes en bonne santé, les troubles d'excitation relèvent de la stimulation, non de causes physiques.
Des infos erronées aggravent les choses : croire que l'excitation se mesure à l'humidité, ignorer le lubrifiant qui masque le vrai problème, ou prioriser le coït masculin. « Ces mythes sous-estiment les facteurs subtils d'une sexualité épanouie », déplore Laan.
La médicalisation en marche
Depuis les années 1960 (contraception), 1970 (performance), 1980 (sida, abus), la sexualité est médicalisée, accélérée par les érectiles post-1990.
« L'industrie finance la recherche neurobiologique, mais oriente l'agenda vers le biologique, négligeant relations et communication », regrette Enzlin. Les études pharma gonflent les troubles : une enquête Pfizer (43 % des femmes) ignorait si elles étaient gênées.
Une libido basse due au stress ou à la parentalité est normale ; la médicaliser crée un marché lucratif. « Acceptez les variations liées à la vie », conseille Enzlin.
La douleur n'est pas normale
Nuancer les problèmes, oui, mais pas la douleur : plus de la moitié des femmes ont mal au premier rapport, 2 % ensuite, souvent banalisée. « Inquiétant : beaucoup pensent que c'est normal », dit Laan. Les femmes connaissent moins leur corps ; excitation interne (clitoris) doit s'apprendre.
Double standard persistant
La luxure féminine reste taboue ; normes rigides (sexe obligatoire, coït prioritaire) favorisent les hommes (90 % éjaculent vs <50 % femmes). L'éthique du care féminin tolère la douleur ; excitation insuffisante tense les muscles, aggravant le cercle vicieux. « Première plainte sexuelle, mais sous-traitée : c'est regrettable », conclut Laan. ■