L'adolescent américain Randy Gardner a battu le record du monde en restant éveillé pendant 11 jours en 1964. Cet exploit, supervisé par des experts, soulève encore des questions scientifiques fascinantes.
Le 1er janvier 1964, Randy Gardner commence à souffrir d'hallucinations : il voit des personnes, des forêts et des jardins inexistants. Ces visions, bien que perturbantes, étaient prévisibles après quatre jours sans sommeil.
Le 28 décembre précédent, cet élève de 17 ans de San Diego lance un "wake-a-thon", une compétition populaire dans les années 1950-1960 aux États-Unis, surtout chez les disc-jockeys. Ces défis publics, souvent supervisés par des médecins, visaient à repousser les limites de la veille, parfois avec des stimulants comme les amphétamines.
En 1959, un DJ new-yorkais tient huit jours, record vite battu. Les marques s'allongent jusqu'au DJ hawaïen qui atteint 10 jours et 20 heures, invaincu pendant des années.
Randy vise les 11 jours sans aucun stimulant, pas même de café. Son cas, documenté scientifiquement, reste une référence en somnologie.
Randy prépare minutieusement son défi avec deux camarades comme observateurs indépendants. Des tests psychologiques tous les six heures évaluent sa santé mentale : questions sur la date de naissance ou mémorisation de suites de chiffres.
Les premiers jours se passent bien : télévision, basket, musique surf. Les observateurs veillent en alternance ; Randy discute même à travers la porte des toilettes pour prouver sa veille.
Bientôt, troubles de concentration, mémoire défaillante, vision floue. Puis vertiges, tremblements, paranoïa, hallucinations et délires. La presse locale amplifie l'engouement.
Au sixième jour, le Dr William Dement, expert en sommeil de l'université de Stanford, intervient. Alerté par les médias, il supervise l'expérience, rassurant les parents inquiets. Dement reste lui-même éveillé pour guider Randy.
Dement arrive à point nommé. Au huitième jour, Randy perd toute émotion, parle d'une voix pâteuse, décrit une sensation de "papier de verre sur le cerveau".
Les nuits sont critiques : assis une seconde, Randy somnole. Dement loue une décapotable pour des balades nocturnes rafraîchissantes, dîne dans un restaurant ouvert 24h et joue au flipper des heures (Randy domine).
Le 8 janvier au matin, record pulvérisé ! Randy signe un V de la victoire, impressionne en conférence de presse. À l'hôpital militaire, il dort 15 heures et récupère parfaitement : mémoire et concentration intactes.
Le record est vite dépassé : 11 jours 2 heures par un étudiant, puis 18 jours par une femme en 1977. Celui de Randy reste le plus fiable grâce à Dement, figure majeure de la somnologie (décédé en 2020).
Cet exploit mérite nuance : le microsommeil, épisode de sommeil bref (quelques secondes) avec yeux ouverts, altère probablement la performance. Courant en privation sévère, il cause bien des accidents routiers et s'invite dès le 2e ou 3e jour chez Randy.
Le sommeil, "gentil tyran" selon Samuel Johnson, résiste farouchement. Randy Gardner, aujourd'hui 77 ans, est en bonne santé mais lutte occasionnellement contre l'insomnie.
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