Moins d'un an après l'apparition du SARS-CoV-2, des vaccins sont déjà disponibles, un exploit technologique indéniable. Pourtant, Els Torreele, chercheuse à la VUB et à l'UCL, tempère l'enthousiasme : "J'espère que nous éviterons l'apartheid médical cette fois-ci."
Alors que le Royaume-Uni administre les premiers vaccins et que d'autres nations déploient leurs stratégies pour 2021, l'économiste Marc De Vos y voit un "triomphe de la science et de l'entrepreneuriat". Els Torreele, experte en développement et accès aux médicaments, met en lumière les failles du modèle actuel. Spécialiste des "maladies négligées" touchant les pays en développement, elle écrit dans la revue Development : "La course aux vaccins COVID-19 expose les limites d'un système d'innovation guidé par les intérêts commerciaux plutôt que par les besoins de santé publique. Cela risque de produire des vaccins sous-optimaux et inaccessibles à tous."

Des entreprises comme Pfizer et Moderna affichent des résultats prometteurs à 95 % d'efficacité. "Personne n'osait espérer des vaccins aussi performants si vite", concède Torreele. "C'est excellent, surtout car d'autres candidats ciblent la protéine spike du virus et devraient suivre." Mais cela n'efface pas les problèmes structurels.
L'OMS a défini des critères idéaux pour un vaccin pandémique : efficacité, sécurité, facilité d'administration (une seule dose préférable), et stockage simple. Sans pouvoir contraignant, ces standards dépendent des pharma. "Elles optent pour leurs technologies existantes pour un lancement rapide, au détriment de l'intérêt public", explique Torreele.
"Pour être premiers sur le marché, elles choisissent la voie rapide : l'ARNm, instable et nécessitant -70 °C. Avant COVID-19, un tel vaccin de masse était impensable. La vitesse prime sur la praticité."
"L'argent public finance tout, mais les surcoûts logistiques incombent aux systèmes de santé. Moderna passe à -20 °C, un progrès, mais Pfizer n'a pas investi. Les essais cliniques mesurent les cas symptomatiques, pas la gravité ou la transmission – plus lents à évaluer."
"Une fois approuvés, les vaccins ne changent pas : regardez Ebola, toujours à -70 °C malgré MSF au Congo. Les études post-approbation peinent à recruter, car qui refuse un vaccin gratuit ?"
"Difficile de prouver la supériorité sans placebo éthique. Les premiers bloquent les suivants, rendant les options optimales improbables."
"Inversons : gouvernements définissent des profils produits clairs (efficacité, praticité), orientent recherche publique/privée. Nous payons cher aujourd'hui sans contrôle, alors qu'en santé publique, nos priorités divergent des profits pharma. Comme le Moonshot : objectif clair, succès assuré."
"Un profil strict assure l'efficacité contre la transmission. Sinon, investissements massifs pour peu : essais actuels ignorent ce point clé."
L'OMS proposait un essai comparatif unifié dès avril, rejeté par les pharma préférant leurs protocoles. "Phase 3 par chercheurs indépendants serait idéal. Les communiqués de presse influencent achats publics sans peer-review." AstraZeneca/Pfizer publient maintenant : progrès, mais insuffisant.
ARNm repose sur décennies de recherche publique ; subventions massives (Allemagne 445 M€ pour BioNTech, USA 1 Md$ pour Moderna, UK >1 Md£ pour Oxford/AZ). "Considérez-les biens publics, comme prônent leaders mondiaux." AstraZeneca promet zéro profit pandémique, mais opacité des coûts persiste (vaccins enfants <1 $/dose).
"Flexibilité politique nécessaire : licences obligatoires. Pas miracle immédiat (capacités limitées), mais investir transferts tech dès maintenant."
COVAX dilué par nationalismes : riches achètent 3,9 Md doses (14 % pop.), reste 3,5 Md dont 700 M COVAX. Répétition du sida (10 M morts 1996-2006 sans accès) ? "Pression croissante doit forcer équité."
Bioingénieure, PhD biomédical (VUB). Ex-MSF (accès médicaments 2000-2009, 2020-), Open Society Foundations (2009-2017). Chercheuse VUB/UCL (Innovation & Public Purpose).
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