Les tests classiques d'évaluation de la prise de perspective chez les personnes autistes ne sont pas toujours fiables. La psychologue Annabel Nijhof, de l'Université de Gand, a développé une variante innovante.
Les personnes autistes rencontrent souvent des difficultés sociales, dues en partie à une capacité réduite à se mettre à la place d'autrui. Les scientifiques désignent cette compétence par le terme théorie de l'esprit : la faculté d'imaginer que les pensées et intentions des autres diffèrent des nôtres.
Selon Annabel Nijhof, psychologue et neuroscientifique à l'Université de Gand, cette théorie fut l'une des premières explications influentes des troubles d'interaction et de communication liés à l'autisme. Un test simple de théorie de l'esprit permet d'évaluer cette capacité.

Cependant, le test classique, dit de fausse croyance, s'avère insuffisant pour tous. Chez les personnes autistes à QI moyen ou élevé, elles adoptent souvent des stratégies pour masquer leur déficit d'empathie. « Il était nécessaire d'affiner le test », explique Nijhof. « La conception originale présente des limites. »
Une idée répandue veut que la capacité à s'empathetiser ne se développe qu'à 3-4 ans.
« Dès 1-2 ans, certains enfants montrent des difficultés sociales évidentes, préfigurant un diagnostic d'autisme. Cela questionne si la théorie de l'esprit explique tout. De plus, la version classique repose sur la réflexion aux états mentaux d'autrui, sans aborder les siens propres. »
Il est essentiel de distinguer tests explicites et spontanés.
« Un test explicite demande directement de raisonner sur la perspective d'autrui, comme dans la tâche de fausse croyance : où pense la personne que se trouve la balle ? Certains participants, autistes ou non, contournent le test par des stratégies ou échouent. »
« Un test spontané reflète mieux la vie quotidienne, où l'empathie surgit naturellement. La théorie de l'esprit spontanée émerge plus tôt, expliquant les difficultés précoces. »
Comment tester spontanément ?
« Nous avons créé la tâche Buzz Lightyear, variante de la fausse croyance. Les participants et Buzz voient une balle se déplacer derrière un écran ou non. Buzz s'absente ; parfois la balle bouge. À son retour, l'écran tombe ; le participant appuie vite si la balle est derrière. »
« Un test spontané est plus proche de la vie quotidienne »Annabel Nijhof
La vitesse de réaction révèle-t-elle l'attente de Buzz ? Une réaction plus rapide quand elle coïncide indique une théorie de l'esprit spontanée, sans question explicite.
Une étude en IRMf a suivi.
« Pas de différence comportementale entre autistes et non-autistes, mais une activation réduite chez les autistes dans les zones clés de la théorie de l'esprit, surtout en cas de croyance divergente. Ces régions distinguent soi et autrui. »
Quelles zones ?
« Le cortex préfrontal médial et la jonction temporo-pariétale (à l'intersection des lobes temporal et pariétal). Cette dernière permet de différencier ses propres pensées des celles d'autrui, activée dans toutes nos tâches. »
« Chez les bébés dès 1 an, des difficultés sociales peuvent signaler l'autisme »Annabel Nijhof
Ces zones sont cruciales pour l'empathie ?
« Absolument. Chez les autistes, la jonction temporo-pariétale s'active moins à l'appel de leur nom – un prédicteur majeur d'autisme. Dès 4-5 mois, les enfants typiques réagissent ; pas toujours les futurs autistes. »
Quid de l'image de soi chez les autistes ?
« C'est un enjeu majeur de ma recherche. Outre la réaction au nom, des signes comme l'usage interchangeable de pronoms ('il' pour 'je') suggèrent une image de soi altérée. On étudie beaucoup la perspective d'autrui, peu la leur. »
La stimulation cérébrale électrique peut-elle aider ?
« Certaines études le suggèrent, mais c'est invasif. Trop tôt pour une application clinique ; prudence requise. »
« Ne pas répondre à son nom est un excellent prédicteur d'autisme »Annabel Nijhof
L'autisme est-il une qualité ?
« Je me concentre sur les différences, positives incluses. Contextuelles, elles profitent à la société. Une personne sur 150 est autiste ; Greta Thunberg en tire avantage pour un impact majeur. »
Annabel Nijhof (1989) a étudié la psychologie et les neurosciences cognitives à Utrecht et Nimègue. Docteur en psychologie (Université de Gand, 2017) sur l'imagerie spontanée chez les adultes autistes et la jonction temporo-pariétale. Post-doc au King's College London (2017-2019), puis au groupe EXPLORA (Université de Gand) sur l'image de soi autistique.
Précision : Cet entretien paraît aussi dans Eos (avril 2020, n°4). Il corrige une erreur : les tests de fausses croyances ne diagnostiquent pas l'autisme ; aucune tâche isolée ne suffit.
[]