Ces dernières années, les théories sur le métissage et le « grand remplacement » de la race blanche ont refait surface. Elles ne sortent pas de nulle part, explique la journaliste scientifique Angela Saini dans son ouvrage Superior : The Return of Race Science (2020).
Cette interview, parue dans le magazine Eos en juin 2019, retrouve toute son actualité avec les manifestations contre le racisme et les débats sur la discrimination.
Peu après la Seconde Guerre mondiale, la communauté scientifique a définitivement tourné la page de l'eugénisme. À une époque, les idées d'amélioration de l'humanité par sélection des « plus forts génétiquement » étaient largement acceptées. Mais la guerre a porté un coup fatal à ces théories, forçant l'abandon immédiat des notions d'amélioration raciale.
Les scientifiques s'accordaient sur deux points : les nazis avaient déformé et simplifié les idées eugénistes pour justifier leurs crimes, notamment contre les Juifs ; par ailleurs, les théories sur les différences raciales, et surtout l'idée d'une race supérieure blanche, manquaient cruellement de fondement scientifique.
En 1949, ils ont jugé nécessaire de redéfinir la race. Cette année-là, sous l'égide de l'UNESCO à Paris, en présence de diplomates et décideurs politiques, ils ont affirmé que les différences raciales ne relevaient pas de facteurs génétiques innés, mais d'histoire, de culture et d'environnement. Ils ont aussi souligné que les divisions raciales reposaient sur des critères arbitraires et superficiels, comme la couleur de peau.
Dans Superior, Angela Saini, journaliste scientifique britannique, décrit ce rassemblement UNESCO comme un moment historique, mais aussi une occasion ratée. « Les scientifiques auraient pu abolir complètement le concept de race », regrette-t-elle.
« Nous conservons notre habitude de diviser les humains en groupes selon certains traits », note Saini. « L'extrême droite n'a besoin que de bribes de preuves pour alimenter son idéologie, comme les nazis pour légitimer l'Holocauste. »
« La race n'est pas un concept scientifique, mais un fait politique et social. » Angela Saini
Dans son livre, Saini retrace les origines coloniales du concept racial, utilisé par les Européens pour se poser en supérieurs. Né de préjugés conscients et inconscients, il s'est nourri de mesures crâniennes, d'observations biaisées et d'expériences justifiant la domination.
« Les penseurs des Lumières, comme Voltaire, adhéraient presque tous à une hiérarchie raciale », explique Saini. « Au XIXe siècle, la théorie de l'évolution de Darwin a biologisé ces idées, menant à l'eugénisme et à l'Holocauste. »
« Dès l'origine, le contexte socio-politique a pollué la science raciale », insiste-t-elle. « Mon livre ne se limite pas au scientifique : la race est politique et sociale. Il faut comprendre ses origines, son évolution et le positionnement des chercheurs. »
La déclaration UNESCO de 1949 fut controversée. Les généticiens et anthropologues physiques étaient sous-représentés. Critiquée pour nier toute différence intellectuelle innée, elle fut nuancée dans une seconde version : « Aucune preuve scientifique ne permet de croire à de telles différences innées. »
Le terme « race » n'est pas banni, mais limité à une classification anthropologique basée sur des traits physiques.
Même les défenseurs antiracistes n'ont pas totalement abandonné le concept, remplaçant « race » par « population ». Luigi Luca Cavalli-Sforza utilisait encore « hybride » pour les origines mixtes avant sa mort en 2018, déplore Saini : « Hormis la morale, il n'y a aucune base génétique. »
« Leur logique est un vœu pieux : 'Si nous persistons, nous finirons par trouver quelque chose'. » Angela Saini
Un noyau dur d'eugénistes a persisté, publiant dans leur propre revue Mankind Quarterly (créée dans les années 1960, financée par un séparatiste américain). « Leur but : contrer la 'conspiration gauchiste' et restaurer l'objectivité », ironise Saini.
Les articles de cette revue manquent d'objectivité. « Lire cela est étrange, comme attraper des nuages », dit-elle. « Ils cherchent à justifier les inégalités sociétales, comme la richesse de l'Europe versus l'Afrique. C'est intellectuellement malhonnête : les variations sont individuelles, pas groupales. »
Longtemps marginalisés, ces chercheurs ont tissé un réseau dans science, politique et médias, réintroduisant leurs idées.
Dans le climat actuel d'incertitude, ils gagnent du terrain. « On ne peut plus ignorer les 'réalistes de la race' », alerte Saini, qui s'est heurtée à leurs refus d'entretien : « Vous êtes biaisée politiquement. »
Cela inquiète Saini : ils discréditent toute critique, comme les nazis autrefois.
« La race est un concept persistant. On n'arrive pas à s'en défaire. » Angela Saini
Après un livre sur l'oppression des femmes par la science, Saini est pessimiste. Des leaders comme Trump, Orbán, Bolsonaro ou Baudet flirtent avec ces idées.
« La race persiste : 'caucasien' ou 'négroïde' sont scientifiquement vides. Cela alimente les racistes. »
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