Des neuroscientifiques ont identifié une zone cérébrale responsable des sentiments de solitude. Des médicaments pour nous rendre "heureux sans compagnie" sont-ils pour bientôt ?
Dans la revue Cell, des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology (MIT) ont publié en début 2016 une étude révolutionnaire localisant une région du cerveau générant la solitude : le noyau du raphé dorsal (DRN), à l'arrière du cerveau, impliqué dans la dépression. Ce DRN abrite des neurones dopaminergiques qui libèrent de la dopamine, neurotransmetteur clé du système de récompense.
La dopamine est essentielle au plaisir, au bonheur et au bien-être. Elle est produite lors d'activités agréables comme manger, boire ou des relations sexuelles, ou en bonne compagnie. Un déficit dopaminergique provoque apathie et dépression, et est lié à la schizophrénie, la maladie de Parkinson ou les addictions.
Chez des souris en groupe, ces neurones DRN sont quiescents. Isoler les souris 24 heures les active : ils deviennent assoiffés de contacts sociaux. Remises en groupe, les souris isolées initient plus d'interactions.
La solitude agit comme la faim, la soif ou la fatigue : elle nous submerge et pousse irrésistiblement à agir.
Ces neurones réagissent vivement à l'isolement social aigu, "ressentant" la solitude. Chez l'humain, cela suggère un désir inconscient de lien social, comparable à la faim ou la soif. Comme animaux sociaux, nous évitons la solitude pour notre bien-être.
Selon Gillian Matthews, co-auteure, ces "neurones de la solitude" génèrent des émotions négatives en isolement, incitant à se reconnecter. "De nombreuses études psychologiques confirment notre besoin de contacts sociaux, amplifié chez les solitaires. C'est adaptatif, mais son mécanisme reste méconnu", explique-t-elle.
30 % des adultes néerlandais se sentent parfois seuls, 10 % chroniquement. En Belgique, les chiffres sont similaires selon une étude de 2010, estime la sociologue Leen Heylen (Thomas More Hogeschool Geel).
La solitude est vue comme un problème médical majeur. Un article du New York Times de 2020 titre : "Des chercheurs luttent contre l'épidémie de solitude". Au-delà du malaise, elle nuit gravement à la santé.
Selon le neuroscientifique John Cacioppo (Université de Chicago) et la gériatre Carla Perissinotto (Université de Californie à San Francisco), la solitude chronique favorise obésité, alcoolisme, tabagisme, isolement et refus d'aide. Elle élève le cortisol (stress), perturbe le sommeil, augmente la résistance vasculaire (hypertension, risques cardiovasculaires) et affaiblit l'immunité via une altération des globules blancs.
"Médicalement et éthiquement, ignorer les solitaires est inacceptable. La solitude menace l'indépendance et pose un urgent problème de santé publique", alerte Perissinotto, qui étudie son lien avec les idées suicidaires.
"Nier sa solitude revient à nier la faim", dit Cacioppo. Elle est stigmatisée comme faiblesse sociale ou incapacité à l'autonomie.
Les lignes d'écoute reçoivent des appels indirects de solitaires : conseils culinaires, souvenirs incessants, demandes triviales, parfois multiples par heure. "La solitude est la maladie publique n°1", déclarait Ria Lubbers.
Médicaliser la solitude ? Trudy Dehue, philosophe et psychologue, craint que la science ne crée des réalités : labelliser tristesse comme "trouble" oriente vers des pilules.
"Éthiquement, rien contre une intervention médicale pour les solitaires."
Pour Eric Schoenmakers, gérontologue (VU Amsterdam), des médicaments anti-solitude approchent : cibler ces neurones. "Tests animaux préliminaires, mais éthiquement viable."
La fluoxétine (ISRS) réduit peur chez animaux isolés via allopregnanolone (neurostéroïde anti-anxiété/dépression), rendant rats moins déviants. L'ocytocine ("hormone du câlin") booste sociabilité, mais résultats variables : recherches en cours.
Gouvernement : pilule ou cohésion sociale ? Briser le tabou d'abord : solitaires se taisent et s'isolent.
Schoenmakers plaide pour médical (santé), social (groupes) et individuel (personnalité). Santé/dépendance causent ou résultent de solitude ; cercle vicieux avec pauvreté.
La solitude alimente dépression, maladie, addiction, pauvreté.
Facteurs culturels : moins en Scandinavie (autonomie, prospérité) qu'en Europe du Sud (familles fortes, mais isolement post-deuils). Belgique/Pays-Bas intermédiaires.
En Belgique, lutte anti-solitude sous priorisée vs. Pays-Bas/UK. Invisible, difficile à mesurer. Une pilule seule insuffisante face à facteurs multiples.
Qu'est-ce que la solitude ? État subjectif : sentiment négatif quand relations souhaitées manquent. Liée à divorce/veuvage/immigration plus qu'âge. Génétique possible, comme dépression.
Pour Leen Heylen, problème social : renforcer réseaux. Bénévolat (étude Gand) allonge vie, élargit cercles via estime de soi.
Joris Slaets (médecine gériatrique, Groningue) rejette médicalisation : "Misère s'agglutine." Privilégie urbanisme : "rues vivantes" à Gand/Anvers boostent cohésion via espaces verts/bancs.