Il y a un siècle, la 19e Exposition universelle s'est tenue à Gand. Retour sur cet événement historique majeur.

À la veille de la Grande Guerre, Gand accueille la 19e Exposition universelle. La délégation française y rivalisait avec celle de l'Allemagne, tandis que les Flamands gantois se révoltaient contre la bourgeoisie francophone. Les autorités ecclésiastiques critiquaient le relâchement des mœurs des participants et visiteurs. Pourtant, cet événement fut un triomphe du progrès technique, de la consommation et une opportunité de moderniser la ville.
Les reportages actuels sur les fermetures d'usines contrastent avec l'optimisme industriel d'alors. La Belgique, puissance industrielle majeure, avait déjà organisé de prestigieuses Expositions universelles à Bruxelles (1888, 1897, 1910), Anvers (1885, 1894) et Liège (1905). En 1913, Gand, surnommée le "Manchester du continent" grâce à son industrie textile florissante, prit le relais. Le centre médiéval s'était mué en zone industrielle, avec des monastères convertis en usines et même une filature au Château des Comtes. L'Exposition offrit une vitrine à ces succès économiques, suivie d'un ambitieux renouvellement urbain.
Un faux Moyen Âge
À l'approche de l'événement, le centre-ville fut profondément rénové. Les façades du Graslei furent restaurées, le Posthotel gothique tardif et néo-Renaissance érigé sur le Korenmarkt. La flèche du Beffroi, conçue par l'architecte Valentine Vaerwyck, fit polémique. De nombreuses maisons et ruelles disparurent pour laisser place à de vastes places. Le pont Saint-Michel offrit la vue emblématique des trois tours : Saint-Nicolas, le Beffroi et Saint-Bavon. Ainsi, le "Gand médiéval bien conservé" tant célébré date en réalité des années et mois précédant l'Exposition de 1913. Hugo Claus l'évoque dans Le chagrin de la Belgique : "Louis a décrit sa promenade sur le Graslei et le Korenlei [...]. 'Un rêve ! Le Moyen Âge lui-même !' 'Petite fille', dit Raf. 'C'était juste jeté là, tous styles confondus, pour l'Exposition universelle [...], pour les touristes.'"
Ce renouveau ne se limita pas au tourisme : un tramway électrique fut installé, le canal Gand-Terneuzen approfondi – inauguré par le roi Albert Ier –, la gare Gand-Saint-Pierre construite par Louis Cloquet, l'une des plus modernes au monde. Le Flandria Palace, hôtel de 600 chambres, fut édifié à proximité, bien qu'il n'ouvrit qu'après l'événement et ne se releva jamais pleinement. Il abrite aujourd'hui les bureaux du NMBS East Flanders.
Le "Gand médiéval bien conservé" fut créé juste avant l'Exposition universelle.
Cent ans plus tard, le quartier de la gare évolue avec de nouveaux bâtiments et une rénovation en cours. Les peintures murales du hall, dépeignant Gand, Bruges et d'autres villes, persistent et inspirèrent jadis les visiteurs étrangers.
Parc de la Citadelle
Le site de 130 hectares s'étendait sur le Parc de la Citadelle et le Miljoenenkwartier à Sint-Pieters-Leeuw. Oscar Van de Voorde, professeur à l'Académie royale des beaux-arts de Gand et architecte international expérimenté, en fut l'architecte en chef. Il conçut l'aménagement global, les bâtiments principaux et plusieurs pavillons nationaux. Destinés à la démolition post-événement, ces structures temporaires en métal, plâtre et bois adoptèrent un style inspiré de la Sécession viennoise et d'Otto Wagner. Les pavillons annexes étaient fonctionnalistes.

Certaines nations comme la Perse, les Pays-Bas et l'Espagne optèrent pour leurs styles traditionnels. Le plan s'articulait autour de deux avenues : l'avenue d'honneur avec les pavillons belges, français et britanniques, et la Natiënlaan pour l'Italie, la Perse et les Pays-Bas. Du côté du parc de la Citadelle se trouvaient le Feestpaleis et attractions foraines.
Soutien français
Vingt pays participèrent, dont une importante délégation française motivée par les tensions linguistiques à Gand. Face à la néerlandisation de l'université, la France soutenait la bourgeoisie francophone organisatrice. La communication initialement unilingue française fut critiquée ; un comité flamand imposa le bilinguisme, soutenu par le roi. Des incidents éclatèrent, comme des pamphlets ou chants flamands lors d'un gala français.

Pavillon de la Ville de Paris.
La France contrebalançait aussi l'Allemagne, limitée à la moderne Deutsche Halle sponsorisée par Krupp. Un message pacifiste fut tenté en vain, la guerre éclatant un an plus tard.

Le pavillon allemand, adjacent à celui de Paris.
Aucune invention révolutionnaire, mais des innovations technologiques, produits alimentaires et artistiques. Jack Daniel's y gagna une médaille d'or, encore visible sur ses bouteilles.
Plaines de Léonidas
Leonidas Kestekides, confiseur grec de la délégation américaine, y remporta un prix, fonda sa chocolaterie belge. 'Oud Vlaendren' recréait fidèlement des maisons flamandes ; un 'Village Moderne' préfigurait l'avenir.
Colonialisme et exotisme
Le palais colonial vantait le Congo via un panorama d'Alfred Bastien. Des villages sénégalais et philippins exposaient leurs habitants – pratiques aujourd'hui condamnées comme zoos humains.

Les réactions racistes étaient courantes, comme chez Karel van de Woestijne ou Cyriel Buysse.
Pornographie
Le divertissement dominait au Feestpaleis (seul vestige, avec le Kuipke) et attractions foraines. Le Palais des Beaux-Arts exposa des nus jugés pornographiques par certains, critiqués par Adolf de Ceuleneer et le cardinal Mercier. Karel van de Woestijne ironisa sur l'hypocrisie catholique.
Neuf millions de visiteurs découvrirent progrès et plaisirs, avant que la Grande Guerre n'anéantisse les espoirs. (Extrait de Eos Memo, n°6, juin 2013)
Un modèle 3D de l'Exposition est disponible sur www.gent1913virtueel.be. Photos : Bibliothèque de l'Université de Gand ; Archives de la ville de Gand, The Black Box.