La grotte de Bacho Kiro, située au centre de la Bulgarie, marque un site clé dans la dispersion des premiers humains modernes depuis l'Afrique et l'Asie du Sud-Ouest vers l'Europe. Cette hypothèse remonte aux fouilles des années 1970, qui ont révélé des restes humains dans une couche sédimentaire datée de 46 000 ans, incluant des fragments de mâchoires. Identifier ces restes comme appartenant à Homo sapiens plutôt qu'à des Néandertaliens s'est toutefois avéré complexe. Les Néandertaliens avaient dominé l'Europe pendant des centaines de milliers d'années, avant d'être progressivement supplantés par Homo sapiens entre 50 000 et 39 000 ans.
Deux études publiées aujourd'hui dans Nature et Nature Ecology & Evolution apportent enfin une clarté définitive. La grotte de Bacho Kiro a été occupée par des humains modernes dès 47 000 ans – nos lointains ancêtres. Cela est confirmé par l'analyse génétique de nouveaux restes identifiés comme Homo sapiens, et par une datation précise des sédiments environnants, combinant carbone 14 et séquences stratigraphiques.
Selon les auteurs – une équipe d'archéologues et généticiens bulgares, allemands et suisses –, l'histoire de l'arrivée des humains modernes en Europe doit être révisée. L'Aurignacien, jusqu'ici considérée comme la plus ancienne culture européenne moderne, cède la place au début du Paléolithique supérieur, baptisé provisoirement « Bachokirien » (du nom de la grotte). Cette culture archéologique, définie par des outils lithiques et potentiellement de l'art rupestre, voit les premiers groupes d'Homo sapiens fouler le sol européen. La paléoanthropologue belge Isabelle Crevecoeur, de l'université de Bordeaux, les qualifie de pionniers : originaires d'Asie du Sud-Ouest, ils introduisent de nouvelles techniques de taille de pierre. « Le techno-complexe aurignacien généralisé vient ensuite », précise-t-elle. Aucune transmission directe de savoir-faire entre Bachokirien et Aurignacien n'est évidente.
Les os étaient tellement fragmentés que seule une molaire dentaire était reconnaissable.

Ces résultats proviennent d'une campagne de fouilles en cours depuis 2015 à Bacho Kiro. Une nouvelle couche a livré des milliers d'ossements animaux, des dizaines d'outils lithiques comme des haches, et des perles osseuses percées, potentiellement des bijoux. Surtout, sept individus humains ont été identifiés. Malgré leur fragmentation due à l'âge – seule une molaire intacte –, l'analyse protéique par spectrométrie de masse (différences entre protéines néandertaliennes et sapiens) a confirmé leur appartenance à Homo sapiens.
L'ADN mitochondrial (transmis par la mère) a pu être séquencé intégralement. Les haplotypes obtenus correspondent à ceux d'Homo sapiens actuels et passés hors d'Afrique. « Ces haplotypes mitochondriaux se regroupent avec ceux d'Homo sapiens contemporains et anciens », explique Maarten Larmuseau, généticien à la KU Leuven, spécialiste de l'ADNmt via le projet MamaMito sur les lignées flamandes. Hypothétiquement, nos ancêtres maternels pourraient remonter à cette grotte bulgare.
Cette recherche répond précisément à la question de l'arrivée des humains modernes en Europe : environ 45 000 ans, via la route sud (Turquie, Bulgarie actuelles). Reste à élucider comment ils ont supplanté les Néandertaliens, avec qui un métissage partiel nous lie génétiquement.
Crédit photo : Nenko Lazarov