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COVID-19 : menace-t-il la survie de la diversité linguistique des peuples autochtones ?

Photo : À Manaus, au Brésil, des groupes indigènes manifestent pour de meilleurs soins médicaux durant la crise du coronavirus. Le masque affiche : « La vie des autochtones compte ».

La question en dit long sur la réponse : en temps normal, une langue disparaît toutes les deux semaines dans le monde. Les langues ne s'éteignent pas par choix lexical – comme préférer « arvore » en portugais à « wíra » en hidatsa brésilien. Elles meurent parce que les autorités interdisent leur transmission aux enfants, et surtout parce que leurs locuteurs s'éteignent. Dans les communautés où les jeunes ne maîtrisent plus la langue ancestrale, les derniers gardiens culturels sont les plus vulnérables face à la mort.

Mauvaise nouvelle

La pandémie de COVID-19 aggrave cette menace pour les langues en voie de disparition. Le président du Forum permanent des Nations Unies sur les questions autochtones alerte : les peuples indigènes, souvent affaiblis par la malnutrition et un système immunitaire fragile, sont particulièrement vulnérables. En Australie, au Canada et dans les Amériques, leur marginalité sociétale amplifie les risques : comorbidités (diabète, maladies pulmonaires), éloignement des soins, mobilité accrue et logements surpeuplés incompatibles avec l'isolement. Aux États-Unis, les Amérindiens étaient même absents des statistiques initiales. Le virus frappe durement au Canada, aux États-Unis et surtout au Brésil. Le COVID-19 n'est pas discriminatoire, mais les conditions de départ et les soins ne le sont pas.

Depuis 2008, j'étudie les langues des Aborigènes du nord-ouest australien. Récemment, linguistes et collègues ont multiplié les alertes par e-mail aux communautés. En Australie, des traductions créatives en kriol (créole aborigène) ont émergé : « Gardez la distance d'un python mortel » ou « Traitez tous comme une relation taboue », respectant les lois culturelles.

Depuis des générations, on a séparé les Aborigènes de leur famille « pour leur bien ». Comment demander à une grand-mère de s'éloigner de ses petits-enfants ?

Ces initiatives pallient les campagnes gouvernementales mal adaptées. La linguistique de terrain assume ainsi sa responsabilité envers les locuteurs des langues menacées, un mouvement croissant face à leur disparition accélérée.

La mort des langues

Le monde compte 6 000 à 7 000 langues, un chiffre imprécis faute de documentation complète. Seulement 5 à 60 % bénéficient de descriptions solides, selon les critères. Pour des analyses profondes sur les concepts linguistiques, il en faut plus. La linguistique vise à élucider si le langage structure la pensée ou sert la communication, révélant les universaux cognitifs humains.

Elle complète anthropologie, sociologie et neuropsychologie : les expressions culturelles et neuronales ne s'interprètent pas seules.

Partout, les peuples autochtones optent pour leur mode de vie traditionnel comme meilleure protection contre le COVID-19.

Seuls des descriptions exhaustives permettront d'identifier les blocs universels du langage, menacés par la perte linguistique.

Voix autochtones

Les communautés ont surpris par leur réactivité : auto-isolement dans des sites ancestraux, retour aux traditions protectrices, de Taïwan à l'Amazonie. Le virus n'étonne pas : il s'ajoute aux fléaux importés depuis la colonisation – grippe, paludisme via routes et missionnaires.

Pour les autochtones, le virus prolonge la série de catastrophes coloniales.

Au Brésil, expulsions, ruées aurifères et 200+ demandes d'exploitation minière/forestières aggravent la contagion. Pirjo Virtanen (Université d'Helsinki) alerte : sans protection des terres, catastrophe sanitaire et environnementale planétaire.

Le COVID-19 est leur énième « nouvelle normalité ». Leur résilience questionne notre arrogance. Espérons qu'ils partageront encore leurs savoirs post-pandémie.

Remerciements à Kari Bottas, Ria Dela Rosa, Johanna Hohenthal, Mikko Nousiainen, Wasiq Silan I-An Gao, Reetta Toivanen, Pirjo Virtanen.

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