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On regarde le temps d'un œil flou : Carlo Rovelli décrypte le mystère du temps

La physique moderne bouleverse notre perception quotidienne du temps. Le physicien quantique italien et auteur à succès Carlo Rovelli explore ce sujet fascinant dans son livre captivant L'Ordre du temps.

On regarde le temps d un œil flou : Carlo Rovelli décrypte le mystère du temps

Un samedi ensoleillé de début avril à Amsterdam. Les canaux grouillent de touristes, et un instant d'inattention suffit à risquer l'écrasement par un vélo. Pourtant, le beau temps ne vide pas toutes les rues. Dans la majestueuse Westerkerk, où repose Rembrandt entre autres, une foule se presse autour de la chaire. Non pour un sermon réformé, mais pour écouter deux physiciens éminents débattre de l'état de la physique moderne.

« Sur la plus petite échelle, il n'y a ni "avant" ni "après".»

Le plus célèbre est le Néerlandais Erik Verlinde, surnommé le « polder-Einstein », qui développe une théorie révolutionnaire remettant en cause la gravité einsteinienne. À ses côtés, Carlo Rovelli, pionnier italien de la gravité quantique à boucles. Cette approche, en gestation depuis des décennies, vise à réconcilier la théorie quantique des champs et la relativité générale d'Einstein.

Malgré leurs divergences, Verlinde et Rovelli convergent souvent. Ils tempèrent l'engouement pour la « théorie du tout », ce graal universel recherché en vain par Hawking et d'autres. Pour eux, l'humilité s'impose : célébrons ce que nous savons déjà de l'univers. Rovelli confie : « Je suis régulièrement stupéfait de voir comment la physique explique tant de phénomènes avec si peu d'équations et de lois. »

On regarde le temps d un œil flou : Carlo Rovelli décrypte le mystère du temps

Le temps fascine Rovelli depuis toujours. Avant sa conférence, il explique : « Dans la vie quotidienne, nous percevons le temps différemment de la physique moderne. Le présent n'est qu'une illusion. À l'échelle quantique, avant et après n'existent pas. Le temps s'écoule plus vite ou plus lentement selon la vitesse et la proximité des masses. »

Dans L'Ordre du temps, Rovelli déconstruit notre vision classique du temps avant d'en rebâtir une nouvelle via la gravité quantique à boucles. Il y injecte une touche poétique, essentielle pour un phénomène si intime à l'expérience humaine.

Votre livre suit une structure en trois parties. Reflète-t-elle l'évolution de votre propre vision du temps ?

(Surpris) « Je n'y avais pas pensé, mais oui. La première partie dissèque la différence entre temps physique et ressenti humain – un choc pour moi au lycée avec la relativité. Au doctorat, j'ai exploré la gravité quantique : au niveau fondamental, le temps disparaît des équations, pourtant elles décrivent notre monde ! La troisième partie est philosophique : comment relier physique et perception subjective. »

Notre sens du temps naît-il d'une vision limitée de l'univers ? Le temps est-il une illusion ?

« Pas une illusion – trop fort. Comme le Soleil tournant autour de la Terre : c'est une perspective biaisée par notre longévité et position. »

Ludwig Boltzmann a lié la flèche du temps à l'entropie croissante.

« Oui, il a originé l'idée statistique : l'entropie mesure le désordre, seule loi orientant le temps. Ses collègues doutaient même des atomes, mais Boltzmann pressentait l'essentiel. »

« Notre sens du temps est erroné, mais coloré par notre position dans le monde.»

Quelles implications ?

« La flèche du temps résulte de notre myopie : nous voyons flou, incapables de détails microscopiques. »

Les physiciens négligent-ils la philosophie ?

« Souvent, oui. Mais Newton, Einstein ou Heisenberg la pratiquaient. Pour comprendre, pas décrire, elle est vitale. »

La gravité quantique à boucles postule un temps granulaire, avec un Planck time indivisible.

« Exact, trop bref pour mesure (10^{-44} s). »

Résout-ce le paradoxe de Zénon ?

« Oui, Achille rattrape la tortue si temps discret – les Grecs l'intuisaient via atomisme. »

« La flèche du temps est le fruit de notre incapacité à percevoir les détails.»

Pourquoi admirez-vous Anaximandre ?

« Il vit la Terre flottant, ciel partout, objets tombant vers elle – précurseur scientifique par raison pure, expliquant évaporation... »

Vous lui avez dédié un livre.

« Enseignant l'histoire des sciences, j'ai comblé un vide : vision scientifique absente chez classicistes. »

Exemples quotidiens heurtant notre intuition temporelle ?

« Horloges à altitudes différentes : plus bas, plus lente sous gravité. Testable avec horloges atomiques précises. »

Pour chocs majeurs, cinéma comme Interstellar.

« Près d'une masse, temps ralentit ; trou noir, quasi arrêté – écho quantique. »

Achille et la tortue

Zénon d'Élée défend Parménide : mouvement illusoire. Achille donne 100 m à tortue turbo. Il couvre 100 m en 10 s, mais tortue avance 50 m. Puis 50 m en 5 s, tortue 25 m... Écart infiniment réduit, jamais nul.

Carlo Rovelli

Né en 1956, plus célèbre en Italie que Hawking. Vulgarisateur pour La Repubblica, Corriere della Sera. Succès : Sept brèves leçons de physique (1M+ exemplaires). Prof à Aix-Marseille, gravité quantique à boucles.


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