Chez la plupart des espèces de fourmis, une ouvrière est condamner à travailler toute sa vie. Mais chez Harpegnathos saltator (connue aussi comme la fourmi sauteuse de Jerdon ou fourmi sauteuse indienne), les ouvrières peuvent viser plus haut. Si la reine meurt, elles s'affrontent pour devenir « gamergates » – des ouvrières aux traits de reines.
Les ouvrières et les reines ont des rôles distincts : les premières cherchent la nourriture et défendent la colonie, tandis que la reine pond des œufs. Devenir gamergate modifie le corps : sacs à venin réduits, ovaires hypertrophiés, cerveau agrandi, hormones changées et vie multipliée par cinq. Une étude publiée dans Cell identifie la protéine Kr-h1 (homologue de Krüppel 1) comme clé : son expression dans le cerveau suffit à lancer la transition.
Kr-h1 réagit aux hormones : juvénile (abondante chez les ouvrières, active gènes ouvriers) ou ecdysone (chez les reines, favorise traits royaux). Supprimer Kr-h1 inverse les comportements : ouvrières agissent comme gamergates, et vice-versa.
«Cette protéine régule les gènes et prévient les comportements socialement inappropriés», explique Shelley Berger, biologiste à l'Université de Pennsylvanie. «Kr-h1 maintient les frontières entre castes : ouvrières travaillent, gamergates règnent.»
Chez ces fourmis, Kr-h1 agit comme un interrupteur. Adria LeBoeuf, neuroscientifique à l'Université de Fribourg (non impliquée), souligne à The Scientist le besoin d'études sur les liens hormones-cerveau, ovaires et comportements spécifiques.
«Surprenant qu'une seule protéine ségrege ainsi les castes», note Roberto Bonasio, épigénéticien à Pennsylvanie et co-auteur. «On attendait plusieurs facteurs.»
Les fourmis portent tous les potentiels comportementaux dans leur génome, activés par des interrupteurs génétiques, conclut Berger : «Comme Jekyll et Hyde, tout dépend des gènes activés.»
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