Lors des premiers jours de la COP26, plus d’une centaine de pays ont signé une déclaration engageant à réformer l’utilisation des terres, à assainir l’agriculture et le commerce, et à « inverser la perte et la dégradation des forêts d’ici 2030 ». Ces nations, incluant les États-Unis, le Brésil, l’Indonésie et la République démocratique du Congo, abritent 90 % du couvert forestier mondial. Cette initiative est soutenue par 20 milliards de dollars de financements publics et privés.
La déforestation génère d’énormes émissions de carbone : le bois pourrit, et la matière organique du sol se décompose. L’arrêter réduirait les émissions mondiales, tandis que le reboisement absorberait le CO2 atmosphérique. Selon le GIEC, une meilleure gestion forestière pourrait éviter 14 gigatonnes de carbone par an d’ici 2030, soit près du double des émissions annuelles des États-Unis.
Face au coût de trillions de dollars pour décarboner l’économie américaine, ces 20 milliards semblent modestes, note Jason Schatz, scientifique chez Descartes Labs, spécialiste des modèles de déforestation par satellites. « C’est un progrès historique, mais cela reste une goutte d’eau face à l’ampleur du défi », ajoute-t-il.
Cette déclaration est cruciale pour limiter le réchauffement climatique. Mais sa mise en œuvre reste incertaine.
Après des décennies de mobilisation écologiste, les États-Unis et le Canada ont freiné l’exploitation des forêts primaires pour le papier et le bois. Dans les années 1990, un plan a protégé les dernières forêts anciennes du Nord-Ouest Pacifique ; en 2020, la Colombie-Britannique a adopté une loi pour les arbres millénaires, malgré des critiques sur ses faiblesses.
Sous les tropiques, les forêts sont défrichées pour l’agriculture, les plantations et l’élevage. Respecter l’engagement impliquerait de réformer les marchés du palmier à huile (Asie du Sud-Est), du cacao (Afrique de l’Ouest) et du bétail/soja (Brésil).
Des avancées existent : selon le World Resources Institute, l’Indonésie et la Malaisie ont ralenti la conversion de forêts en palmeraies ces dix dernières années, grâce à un moratoire sur les licences et une interdiction de défrichement en Indonésie, qui a perdu une superficie équivalente au Texas en 50 ans.
Sans politiques publiques fortes, les entreprises privées ont contribué aux succès. Dans les années 2000, des géants se sont engagés à ne plus acheter de soja issu de défrichements amazoniens. Une étude récente dans Nature montre une réduction de milliers de km² de déforestation.
« Le moratoire sur le soja est un succès absolu », affirme Holly Gibbs, géographe à l’Université du Wisconsin et auteure principale de l’étude. « Ces entreprises, qui finançaient routes et ports, ont enfin assumé leurs responsabilités. »
Jason Schatz souligne que la détection satellitaire est désormais infaillible, capable de repérer défrichements et éclaircissements. Le défi réside dans la traçabilité : un satellite ne nomme pas l’acheteur d’huile de palme ou le sort du bois.
« Sans traçabilité complète des chaînes d’approvisionnement liant déforestation et entreprises, les outils satellitaires restent limités », explique Schatz. Des lois au Royaume-Uni et dans l’UE sur les produits « sans déforestation » pourraient combler ce vide.
Gibbs note des outils émergents, surtout pour le bétail : « Les entreprises doivent subir plus de pression publique pour nettoyer leurs chaînes rapidement, pas dans cinq ans. »
Malgré des succès locaux, la tendance mondiale est alarmante. La Déclaration de New York (2014, 39 pays) visait à halver la déforestation tropicale d’ici 2020, mais les signataires ont perdu 14 % de forêts de plus que la moyenne, selon Mongabay.
Ces avancées sont fragiles : au Brésil, sous Jair Bolsonaro depuis 2019, la déforestation amazonienne a repris. Le succès du moratoire soja reposait sur un soutien gouvernemental fort (enregistrement des terres, surveillance).
Même en cas d’engagement, les interprétations varient. L’Indonésie, initialement signataire, conteste un « zéro déforestation » en 2030, préférant une « gestion durable ».
Cela pourrait autoriser l’abattage suivi de replantation ou compensation ailleurs. Mais, selon Sophie Gilbert, écologiste forestière à l’Université de l’Idaho, les forêts anciennes stockent le carbone différemment des jeunes : « Tous les arbres ne se valent pas, ni tous les écosystèmes en termes de séquestration. »