De 1977 à 1992, le Mozambique a été dévasté par une guerre civile durant laquelle les belligérants ont financé leurs opérations par le braconnage intensif des éléphants de savane pour leur ivoire. Cela a réduit de 90 % la population d'éléphants du parc national de Gorongosa.
Cet impact a eu des conséquences inattendues sur la génétique des animaux, selon une étude scientifique publiée cette semaine. Les femelles éléphants sans défenses sont devenues beaucoup plus nombreuses après le conflit. En analysant les registres de population et les données génétiques des éléphants du parc, les chercheurs ont observé une augmentation rapide de ce trait en réponse au braconnage, identifiant plusieurs gènes potentiellement responsables.
"Cette étude illustre l'omniprésence de l'influence humaine sur l'arbre du vivant", explique Shane Campbell-Staton, biologiste évolutionniste à l'université de Princeton, qui a publié ces résultats le 21 octobre dans Science. "Même les plus grands animaux de la planète ne subissent pas seulement un déclin démographique... nous modifions littéralement la trajectoire de leur évolution future."
De nombreux exemples montrent des animaux s'adaptant aux pressions humaines : papillons s'assombrissant avec la pollution industrielle, lézards tolérant mieux la chaleur urbaine, ou insectes résistants aux pesticides. "La plupart de ces cas concernent des espèces petites, abondantes et à génération rapide", note Campbell-Staton. Chez les grands animaux à reproduction lente comme les éléphants, ces changements sont plus difficiles à observer.
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Après la guerre, les observations ont révélé une hausse des éléphants sans défenses à Gorongosa. Mais les mécanismes génétiques restaient méconnus, jusqu'à l'enquête de Campbell-Staton et son équipe. Ils ont compilé photos, vidéos d'avant-guerre et données récentes. Ce trait, rare et limité aux femelles, était déjà présent avant le conflit (peut-être dû à d'anciennes chasses), mais sa proportion a triplé pour atteindre 50,9 %.
"La question était de savoir si la sélection naturelle favorisait les femelles sans défenses, ou si c'était un effet aléatoire du déclin démographique", précise Campbell-Staton.
Des simulations informatiques de 1972 à 2000 ont écarté le hasard : un tel taux ne pouvait résulter que d'un avantage sélectif.
Les chercheurs suspectaient des mutations dominantes chez les femelles (une seule copie altérée suffit) et létales chez les mâles. Cela s'est confirmé : les mères avec défenses n'ont pas de filles sans défenses. Les éléphanteaux de mères sans défenses héritent d'une copie altérée de la mère et normale du père, avec 50 % de chances de transmettre le trait aux filles (mortel chez les mâles).
L'équipe a séquencé les génomes et identifié deux gènes liés au développement dentaire : MEP1a, impliqué dans la formation de la dentine, et AMELX, essentiel à la production d'émail. Chez l'humain, des mutations similaires causent des anomalies dentaires mortelles chez les mâles et affectent les incisives, analogues aux défenses d'éléphant.
La base génétique exacte reste à préciser, note Campbell-Staton. John Poulsen, écologiste à Duke University (non impliqué), se demande si cela touche d'autres populations d'éléphants braconnés. "Une évolution aussi rapide est remarquable", dit-il.
"Au début, j'y ai vu un espoir pour la conservation : même les espèces à reproduction lente s'adaptent vite", confie Poulsen. Mais l'absence de mâles sans défenses aggrave la pression sur eux (défenses plus grandes), risquant de déséquilibrer les populations.
"Nous ne pouvons compter sur l'évolution seule ; il faut une gestion stricte et des politiques de conservation efficaces", insiste-t-il.
L'absence de défenses a des répercussions écologiques majeures : les défenses servent à défeuiller les arbres, creuser pour eau et minéraux, façonnant l'habitat pour d'autres espèces. "Sans cet outil clé, que deviendra l'écosystème ?", interroge Campbell-Staton.
Aujourd'hui, la population de Gorongosa rebondit et le taux de femelles sans défenses diminue. Mais avec une gestation de 22 mois et une croissance lente, la reconstitution complète prendra des décennies.
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